Remboursement des soins suite aux violences sexuelles subies lorsque mineur·es

Un article de l’AIVI (Association Internationale des Victimes de l’Inceste) sur une information importante m’a été envoyé aujourd’hui.

Il existe un protocole similaire à celui d’une ALD (Affection Longue Durée) qui permet le remboursement à 100% par la sécurité sociale des soins consécutifs à des violences sexuelles subies par des mineur·es. Je n’avais jamais entendu parler de ceci !

Très rares sont les professionnels et les institutions qui le savent, mais depuis la loi n°98-468 du 17 juin 1998 (Article 31), les soins consécutifs à des viols et agressions sexuelles commis sur mineur sont pris en charge à 100% par la sécurité sociale. Cela la concerne toutes les conséquences, physiques ou psychologiques. (Article L322-3-15 du Code de la Sécurité Sociale). Pourtant, la procédure est identique à celle requise pour les maladies longue durée, les médecins la connaissent par coeur.

https://aivi.org/vous-informer/les-soins/2511-victimes-vos-soins-rembourses-a-100.html

Ci-dessous, un flash info de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie de Bobigny à destination des médecins.

Voici le texte de l’image ci-dessus :

PRISE EN CHARGE À 100% DES SOINS CONSÉCUTIFS AUX SÉVICES SEXUELS SUBIS PAR LES MINEURS

La loi (1) relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles ainsi qu’à la protection des mineurs a supprimé la participation de l’assuré pour les soins consécutifs aux sévices sexuels subis par les mineurs.

EN PRATIQUE

Afin que votre patient mineur victime de violences sexuelles bénéficie de l’exonération du ticket modérateur, il vous appartient d’établir un protocole de soins et de l’adresser au service du contrôle médical. À cet égard, la Caisse primaire vous rappelle qu’en vous connectant à votre Espace Pro, vous pouvez établir un protocole de soins électronique et le télétransmettre directement au service médical.

Lorsque le service médical émet un avis favorable à votre demande, la prise en charge à 100% prend effet à partir de la date présumée à laquelle les faits ont été commis.

L’assuré est alors exonéré du ticket modérateur et du forfait hospitalier. En revanche, la participation forfaitaire de 1,00 euro et les franchises restent dues.

La prise en charge à 100% est accordée pour la durée du traitement et si nécessaire au-delà de la majorité de la victime sur avis du contrôle médical.

Pour toute information complémentaire, vous pouvez contacter :

(1) article 31 de la loi 98-468 du 17 juin 1998


Je ne connais pour l’instant personne qui ait bénéficié de ce protocole. Si c’est votre cas, et que vous avez des précisions à apporter ou des retours à faire qui pourraient être utile à d’autres victimes / survivant·es, n’hésitez pas à vous manifester en commentaire ou via e-mail.

Je vous encourage vivement à faire circuler cette information le plus possible. Je suis toujours sous le choc de n’avoir jamais entendu parler de cette loi qui a pourtant plus de vingt ans ! Il faut que les personnes qui pourraient avoir besoin de ces remboursements aient accès à l’information. N’hésitez pas à en parler autour de vous, car nous savons que bien malheureusement, les victimes mineures de violences sexuelles sont nombreuses.

Trauma et pardon, partie 2

Première partie : Trauma et pardon, partie 1.

Le pardon prématuré est nocif

Dans certains cas, pardonner prématurément est un obstacle au rétablissement (je parle ici de rétablissement dans le cadre d’un stress post-traumatique, pour plus d’informations, voir cet article qui détaille les étapes d’un tel rétablissement, ainsi que celui-ci.). Pete Walker traite ce sujet très éloquemment dans The Tao of Fully Feeling: Harvesting Forgiveness Out Of Blame.

Un grand merci à MrsKrobb et MarieGab pour l’aide à la traduction de cet article tiré du site de Pete Walker, intitulé “Le pardon : cela commence par soi“.

Nota bene : Pete Walker parle plutôt de la situation d’abus et / ou négligences parentales dans ce texte, mais il me semble que ce qu’il explique est généralisable dans une certaine mesure. Les mises en gras sont de mon fait.


Beaucoup de « conseils » honteux, dangereux et inexacts ont été donnés au sujet du pardon ces dernières années dans la communauté du soin et dans les cercles transpersonnels*. De nombreux·ses survivant·e·s de familles dysfonctionnelles ont été blessé·e·s par les avis et conseils simplistes, binaires, qui stipulent que ces dernièr·e·s devraient adopter une position de pardon total et permanent afin de pouvoir se rétablir. Malheureusement, celleux qui ont reçu ce genre d’injonctions à excuser des abus dont iels ne se sont pas encore remis·e·s, des abus qui ont toujours lieu, et / ou des abus si odieux qu’ils ne devraient pas ou ne pourraient pas être excusés, se retrouvent dans une voie sans issue dans le processus de rétablissement. En fait, atteindre un vrai sentiment de pardon est généralement impossible lorsqu’il s’agit d’une décision prématurée. C’est parce que vouloir excuser trop tôt est une attitude qui imite l’attitude défensive du déni et de la répression. Ces personnes gardent en elles une blessure et des sentiments de colère envers l’injustice qu’elles ont vécu lors de l’enfance, et ces sentiments sont souvent inconscients.

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De la culture du viol et des généralités abusives

[Avertissement de contenu : cet article traite de culture du viol et des discours entourant la gestion de crise après des agressions ou viols]

Note préalable de vocabulaire : plusieurs fois dans cet article, je parle de trauma. Si vous ne connaissez pas particulièrement le reste du blog et que le terme de “trauma” est un peu flou, peut-être est-il utile de faire un léger résumé : le stress post-traumatique représente certaines séquelles possibles d’évènements traumatisants (c’est-à-dire des évènements qui ont dépassé les limites de l’organisme à réagir de manière fonctionnelle). Tout évènement traumatisant ne provoque pas un stress post-traumatique, et les évènements (re)traumatisants ne sont pas forcément “spectaculaires”. Le stress post-traumatique provoque un certain nombre de symptômes qui peuvent impacter considérablement la qualité de vie. J’ai inclus davantage d’informations à ce sujet à la fin de l’article.

J’ai pris connaissance d’un texte qui a été partagé plusieurs fois lors de conflits concernant des agressions sexuelles ou viols. Il y a des critiques à faire au texte en lui-même, mais aussi à la manière dont ce texte peut être (et a été) instrumentalisé pour esquiver des responsabilités.


J’ai déjà un gros problème avec le titre du texte : “Nous sommes touTEs des survivantEs, nous sommes touTEs des agresseurSEs”. Le moins qu’on puisse dire c’est que ça part mal, parce que les titres provoc’ et pseudo-universalisants de ce genre, je ne suis pas fan. Mettre tout le monde sur le même plan quand on parle de traumatismes n’est pas du tout une bonne idée. Le sujet est trop délicat pour que l’on fasse des punchlines pour le style. Mais j’y reviendrai ; admettons que l’on accorde le bénéfice du doute, et que l’on se dise que le titre est nul mais n’est pas représentatif… Voyons ce que dit le texte en lui-même :

Dans nos relations, nous mettons souvent en place des limites et parfois même nous demandons à l’autre son consentement. Dans la plupart des relations, ces limites ne sont pas verbalisées, elles sont supposées : je ne m’assiérai pas sur les genoux de l_ partenaire de mon amiE. Je ne prendrai cetTE amiE dans mes bras que pour lui dire bonjour ou au revoir. Dans les relations sexo-affectives, nous tendons à définir ces limites plus explicitement avec nos partenaires : je ne partagerai pas de sexe non protégé. Je ne suis pas d’accord pour que m_ partenaire m’embrasse devant mes parents. Dans tous types de relation, de platoniques à sexuelles, nous pouvons dépasser les limites des autres, les blesser ou les mettre mal à l’aise. Cela arrive souvent, particulièrement dans les relations dont les limites sont seulement implicites.

Cette première phrase… Je suis perplexe. Parfois même nous demandons à l’autre son consentement.” C’est donc là le point de départ ? Le standard est celui-là ? “Parfois on a des limites et PARFOIS MÊME (!!!) on demande à l’autre son consentement (!!!)”. J’ai dû aller regarder le texte en anglais pour m’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un contresens de traduction, mais non, la traduction est parfaitement correcte. On a un sérieux problème.

Bien sûr que les normes sociales dominantes se fichent du consentement, mais pour autant je ne dirais pas “Dans mes relations je pose souvent des limites et parfois même je demande à l’autre son consentement.” J’ai amorcé une réflexion sur le consentement il y a un moment maintenant, quand j’ai compris que j’avais subi un viol plus jeune, et j’ai réfléchi à comment prioriser le respect du consentement dans tous les aspects de ma vie. Oui, même en dehors de relations amoureuses. Je demande à mes proches avant de les prendre dans mes bras ou de leur faire la bise par exemple, et je respecte un refus. Je comprendrais que quelqu’un formule les choses ainsi si cette personne n’a absolument pas réfléchi aux conditionnements de la culture du viol, mais j’ai vraiment du mal à comprendre que quelqu’un qui se fend d’un long texte sur les problèmes de consentement présente cela comme ça.

“Dans la plupart des relations, ces limites ne sont pas verbalisées, elles sont supposées”. Eh bien… Parlez pour vous ? Il arrive que certaines limites me paraissent suffisamment évidentes pour ne pas être verbalisées, mais je verbalise explicitement la plupart des choses, et c’est la norme chez la plupart de mes proches aussi. Ce qui me paraît bizarre ou gênant ne l’est peut-être pas pour une autre personne, et vice-versa. Et le fait d’être une personne handicapée oblige littéralement à verbaliser un certain nombre de besoins et limites. Je déteste qu’on me touche sans me demander, je n’aime pas faire la bise à des inconnu·e·s, je ne supporte pas les lumières directes dans mon champ de vision, la station debout m’est pénible, je fatigue rapidement surtout s’il y a beaucoup de bruit de fond, etc. Ce sont des choses que j’ai souvent besoin de dire le plus clairement possible quand je rencontre des gens, et je demande également si la personne a des besoins spécifiques.

Franchement, ça rend les interactions sociales tellement plus fonctionnelles que ça me stupéfie que des gens ayant pris conscience des problèmes de consentement et de trauma d’une part, du validisme d’autre part, continuent à agir comme si demander le consentement était une option Deluxe qu’on choisit de temps en temps. Je suis vraiment perplexe. On se doute que la personne qui a écrit le texte s’apprête à critiquer le manque de réflexion sur le consentement, mais je trouve ces premières formulations vraiment bancales, quelle que soit la suite.

Voici un deuxième passage que je trouve quelque peu gênant :

Quand une agression sexuelle a lieu, la personne qui outrepasse la limite est appeléE l’agresseurSE et la personne dont la limite a été dépassée est appelée l_ survivantE, un terme qui donne plus de force que le mot victime. C’est une terminologie de poids, et cela peut être vraiment utile pour aider l_ survivantE à nommer et assimiler une expérience.

Mais qui est-on pour décider quel terme donne plus de force à quelqu’un qui a vécu une agression sexuelle dans ce cas précis ? J’avais parlé des termes “survivant·e” et “victime” dans un article dédié, disponible ici. Bien qu’à titre personnel je préfère me désigner par le premier terme (pour les raisons que j’ai expliquées dans l’article), ce n’est pas le choix de tout le monde, et je respecte cela et apporte mon soutien aux personnes qui ne souhaitent pas s’approprier le terme “survivant·e” mais continuer à utiliser “victime”. Oui, “survivant·e” est une terminologie de poids ; et tout le monde n’a pas le même rapport à ce poids-là. Ce qui est libérateur et empouvoirant pour personne A peut être écrasant et stressant pour personne B. Je trouve extrêmement dérangeant de prétendre ériger une norme sur ce point, parce que respecter le rythme des personnes qui ont subi des agressions sexuelles est un point clé de leur rétablissement.

Le texte critique ensuite le fait qu’utiliser “survivant·e” et “agresseu·r·se” seulement dans des cas d’agressions sexuelles ou viols met ces interactions à part et sous-entend que les autres possibles interactions non-consenties seraient moins graves. Je trouve cette critique bizarre au mieux, car il y a un bon nombre d’autres mots qui peuvent être utilisés pour désigner ces situations : exploitation, coercition, rapport de pouvoir, déséquilibre, malaise, etc. Je ne vois pas en quoi le fait d’avoir un vocabulaire spécifique aux agressions sexuelles et viols devrait poser problème. Il est vrai que “survivant·e” sous-entend généralement “survivant·e de viol”, mais c’est aussi un terme utilisé pour d’autres traumatismes (par exemple, “survivant·e d’un génocide”). En fait, la spécificité de “survivant·e” me semble plutôt être que cela désigne quelqu’un qui est encore impacté·e au quotidien par ce à quoi iel a survécu. Le plus souvent, on utilise “survivant·e” parce que c’est plus court que “personne avec un stress post-traumatique (complexe)”. Il n’y a pas de règle explicite à ce sujet bien sûr, mais il me paraît évident que c’est le plus souvent un terme que l’on utilise parce que l’on a besoin de souligner le caractère durable des conséquences du trauma. Sinon, le terme “victime” utilisé au passé peut souvent suffire.

Décrire les agressions sexuelles (et avec elles les survivantEs et les agresseurSEs) comme des expériences sexuelles distinctes de celles supposément « normales », donne la fausse représentation que toute expérience qui ne serait pas nommée agression sexuelle serait libre de toute contrainte. Au contraire, dans notre société autoritaire, la domination s’insinue partout, ce qui fait que même nos relations les plus intimes et précieuses sont subtilement – et parfois pas si subtilement – teintées de dynamiques de pouvoir inégalitaires. Une division entre « agression sexuelle » et « tout le reste » permet à toute personne qui n’a pas été nomméE unE agresseurSE sexuelLE d’être tiréE d’affaire, ce qui détourne l’attention des moyens que nous pouvons touTEs mettre en place pour améliorer nos relations et notre sensibilité les unEs vis à vis des autres.

Le raccourci fait ici est complètement aberrant. Décrire les agressions sexuelles et viols en tant que tels ne signifie pas nier les rapports de force qui peuvent exister par ailleurs. Décrire l’impact de la violence d’une situation précise ne signifie pas nier la violence qui peut exister dans une autre situation. Parce que la société est parcourue de rapports de force qui s’insinuent partout dans nos relations, on devrait se taire quant aux situations où cela résulte en des traumatismes sexuels ? Cet argument n’a ni queue ni tête. Il est possible de parler des dynamiques de domination dans la société sans enlever leur vocabulaire aux personnes qui ont survécu à des violences sexuelles, des séquestrations au long terme, des génocides (entre autres), ou minimiser leurs expériences de manière floue comme c’est fait ici.

Mon intention n’est pas de faire un gatekeeping strict sur le terme de “survivant·e”, certainement pas. Mais j’aimerais bien que les gens se rendent compte d’elleux-même qu’il faut comparer ce qui est comparable, et que prétendre que “Nous sommes tou·te·s des survivant·e·s” parce que la société est violente dans son ensemble, c’est justement nier les rapports de force en jeu plutôt que les souligner. Nous ne sommes pas tou·te·s exposé·e·s aux abus de la même manière.

L’une des conséquences les plus problématiques du manque de vocabulaire approprié est que les gens ont souvent des réticences à seulement commencer à aborder des expériences d’outrepassement de limites plus subtiles ou plus complexes.

Je suis d’accord avec cela, mais je trouve que cela manque de considérer un point crucial : la plupart des personnes qui vivent des expériences traumatisantes ont tendance à les minimiser et ont des réticences à en parler. Il est bien connu que les personnes ayant vécu un viol se sentent souvent coupables, se disant “Ah, certaines personnes ont vécu pire, je ne devrais pas en faire toute une histoire” et ce quel que soit leur vécu, “Au fond ça devait être un peu de ma faute, est-ce que je ne me suis pas mis·e en danger”, etc. Ces réticences sont donc tout à fait logiques, font partie du processus post-traumatique, et ne sont pas juste une conséquence d’un manque de vocabulaire approprié, même si développer un vocabulaire plus pointu pour parler des différentes expériences traumatisantes est évidemment important.

Il semble aussi que, autant les mots agresseurSE / survivantE sont utiles quand le dialogue est impossible, autant leur usage peut arrêter le dialogue lorsque cela aurait pu être possible autrement. Ce vocabulaire crée des catégorisations de gens plutôt que des descriptions de leurs comportements, réduisant un individu à une action. Du coup, cela a tendance à mettre les gens sur la défensive, ce qui fait que ça devient plus difficile pour elleux d’entendre les critiques qui leur sont adressées. Les implications définitives et le ton accusateur de ce vocabulaire peuvent précipiter une situation dans laquelle, au lieu de réconcilier des vécus différents de la réalité, les gens de chaque côté luttent pour prouver que leur interprétation de la réalité est la « vraie ».

Diaboliser les personnes qui ont violé ne rend pas service aux victimes, car le viol est, hélas, banal. Ce n’est pas l’œuvre de monstres sortis d’un bois obscur, un viol peut être commis par une personne proche en qui on avait confiance et qui par ailleurs faisait preuve de bienveillance, disait nous aimer, nous soutenait dans certains domaines de notre vie, etc. Diaboliser nous pousse souvent dans le déni, la minimisation de nos expériences, car nous ne pouvons pas nous résoudre à pousser ce·tte proche qui nous a fait du mal dans cette catégorie des diabolisé·e·s, cela semble souvent trop réducteur et injuste sur le coup. Et cela étant dit, il arrive que les personnes ayant vécu un viol aient besoin de s’autoriser à diaboliser les personnes qui ont abusé d’elleux, afin d’arriver à se détacher de leur empathie pour elleux, prendre des distances nécessaires, et prioriser leur propre bien-être pour leur rétablissement. Cela n’a d’ailleurs pas forcément de conséquences graves pour la personne diabolisée. Il arrive qu’une personne ayant vécu différents traumas relationnels oscille entre idéalisation et diabolisation. Je pense que le réel problème à cela est : est-ce que la personne en est consciente ? Comment limiter les problèmes qui peuvent inévitablement émerger, et dépasser ces schémas réducteurs sans se mettre en danger ? Comment apporter de la nuance dans ses considérations d’autrui quand jusqu’ici on a dû vivre dans les extrêmes (idéalisation / diabolisation) pour survivre ? Ce sont évidemment des questions épineuses, il n’y a pas de réponse facile et rapide.

Tout cela étant dit, je trouve les priorités présentées dans le texte pour le moins… intrigantes. Cela part du principe que le dialogue avec une personne qui a agressé ou violé est souhaitable et aura de bonnes conséquences. Parfois, cela est vrai. Il arrive qu’il y ait malentendu, et que la personne qui a agressé ou violé n’en ait absolument pas eu conscience, puisse être confrontée, se rendre compte de ses actes, présenter ses excuses et se remettre en question. Mais il me semble que prétendre que cela représente la majorité des cas d’agressions et viols, c’est faire preuve d’une mauvaise foi insurmontable… Je ne veux pas paraître défaitiste, mais un certain nombre de personnes abusent d’autrui en toute connaissance de cause et sans aucun regret. D’autres sont partagé·e·s, mais ne sont pas pour autant prêt·e·s à changer. Exposer les personnes qui ont été abusées à un “dialogue” est souvent extrêmement dangereux, notamment dans les cas d’emprise. Le fait que cela ne soit pas abordé dans le texte me semble ahurissant, au mieux de naïveté et d’ignorance, au pire de franche malveillance.

Si nous pouvions développer une façon d’aborder ces situations qui se concentre sur l’amélioration de la communication et de la compréhension plutôt que de chercher à établir qui est en tort, il serait alors plus facile pour les personnes qui outrepassent des limites d’écouter et d’apprendre des critiques qui leur sont adressées ; et moins stressant pour les personnes dont les limites ont été dépassées de parler de ces expériences. Quand une personne sent que ses désirs n’ont pas été respectés, indépendamment de si un tribunal de justice trouverait qu’il y a assez d’éléments pour justifier des accusations d’agression sexuelle ou pas, il est nécessaire que toutes les personnes impliquées dans la situation soient responsables pour elles-mêmes des manières dont iels n’ont pas communiqué avec ou respecté l’autre, et travaillent à s’assurer que ça n’arrive plus jamais.

Je pense que c’est une réflexion qui n’est pas complètement inintéressante. Effectivement, dans certains cas le dialogue peut aider à comprendre ce qui a mené à une action mal vécue et corriger le tir. Il peut parfois s’agir d’un malentendu, d’un manque de connaissances, etc. Mais je m’inquiète du fait que cette réflexion puisse être instrumentalisée pour forcer au dialogue alors que souvent, la personne traumatisée a besoin de prioriser sa sécurité en se soustrayant à toute influence de la personne qui lui a fait du mal. Et ce dialogue est parfois un gaslighting de la personne traumatisée et donc une violence supplémentaire. Il est fortement idéaliste de penser que toutes les personnes ayant outrepassé le consentement de quelqu’un d’autre, de manière ambiguë ou non, sont prêtes à se remettre en question, pleines de bonne volonté. La réalité est tout autre. Et oui, cela est en partie dû à la diabolisation, mais pas seulement.

Les mots que nous avons à notre disposition actuellement pour décrire ces situations créent une fausse division du monde entre agresseurSEs et survivantEs, alors que, comme c’est le cas pour les catégories d’oppresseurSEs et d’oppresséEs, la plupart des gens vivent les deux expériences à un moment ou à un autre.

Je comprends le pourquoi de ce paragraphe mais je trouve qu’il y a quelque chose d’extrêmement douteux en filigrane. Les personnes ayant vécu de graves maltraitances relationnelles durant leur enfance ont souvent très peur de reproduire les mêmes schémas plus tard. Cela peut être quelqu’un qui a grandi dans une famille violente et qui craint de faire preuve de violence envers ses propres enfants. C’est parfois le cas, mais nous n’y sommes pas condamné·e·s. Et un certain nombre de personnes qui ont été violées durant leur jeune âge ne violeront aucun·e enfant·e une fois adultes, par exemple. Je comprends le désir de ne pas hiérarchiser les différentes expériences afin de ne pas minimiser ce qu’a pu vivre quelqu’un à la suite d’une interaction non-consentie qui ne rentrerait pas dans les définitions légales d’un crime sexuel, mais mettre sur le même plan toutes les expériences relationnelles traumatisantes ne nous rend pas service non plus.

Nous avons besoin d’une nouvelle façon de conceptualiser et de communiquer sur nos interactions. Elle prendrait en compte nos différentes limites – sexuelles, affectives, et platoniques – et toutes les façons dont elles peuvent être outrepassées. Pratiquer le consentement et respecter les limites des autres est important à la fois dans les interactions sexuelles comme dans tous les autres aspects de nos vies : s’organiser ensemble, vivre en collectif, planifier des actions directes en confiance. Les relations non-hiérarchiques et consenties sont l’essence de l’anarchie, et nous devons mettre la priorité sur la recherche et la promotion du consentement dans toutes nos interactions.

Je suis d’accord avec ça, et je pense que le premier pas pour viser cela n’est certainement pas d’écrire un texte avec un titre qui minimise complètement les expériences de survivant·e·s / victimes de violences en les mettant sur le même plan que les personnes qui ont abusé d’elleux dans un titre provocateur qui sera probablement réactivant pour un certain nombre de ces personnes. C’est un peu le pompon d’écrire ça dans un texte qui a un titre aussi atroce.

Astuce : envoyer ce texte “Nous sommes touTEs des survivantEs, nous sommes toutTEs des agresseurSEs” à la personne que vous avez agressée n’est pas une bonne idée. Partager ce texte pour vous dédouaner de vos responsabilités en tant qu’agresseu·r·se n’est pas une bonne idée. Instrumentaliser ce texte pour minimiser une agression qui a eu lieu dans votre entourage n’est pas une bonne idée.

Autres astuces : ne pas se réfugier derrière des discours flous sur la justice réparatrice pour esquiver ses responsabilités quand on s’en rendu coupable d’agressions ou viols. Ne pas instrumentaliser les (très bons) arguments anti-carcéraux pour faire taire les victimes et leur imposer de continuer à vous côtoyer. Ne pas crier aux méthodes fascistes si les conséquences de vos actions déplorables vous retombent dessus et qu’un certain nombre de personnes souhaite prendre des distances car vous n’avez pas pris les mesures nécessaires pour ne pas être des dangers publics.


Cette critique faite, j’aimerais vous faire quelques recommandations de ressources.

Jour après jour…, ressource produite par LTDP, est disponible gratuitement à la lecture en ligne et en téléchargement sous forme de brochure ou PDF. Voici le sommaire :

Une partie de cette brochure a pris la forme de récits de fiction. Nous avons fait ce choix pour sortir de l’opposition théorie/pratique. Nous voulions exposer différents enjeux par des descriptions de situations concrètes mais sans mettre à nu nos propres histoires. Ces situations inventées explorent nos doutes et nos difficultés bien réelles mais aussi nos espoirs, nos tentatives de créer des imaginaires qui iraient chercher plus loin… D’éventuelles ressemblances avec des situations vécues proviennent du fait que ces situations sont très courantes.

Vous trouverez aussi dans cette brochure quelques outils, pistes de réflexion et questionnements que nous avions envie de partager sous une forme plus classique. On espère que cela pourra être utile à des personnes ou collectifs qui sont en recherche, que ça vous donnera de la force et du courage pour vous lancer dans ces aventures pour lesquelles il n’y a, bien évidemment, jamais de recettes toutes faites.

https://infokiosques.net/lire.php?id_article=1300

La brochure est composée de six textes de fiction, une fiche outil, un compte-rendu de synthèse, une bibliographie et un lexique. Je vous en recommande très vivement la lecture.


Voici une autre ressource destinée aux personnes qui ont commis une agression ou un viol en milieu féministe, réalisée par Queer Chrétien·ne ; la vidéo ci-dessous est accompagnée d’un manuel.


Enfin, si vous voulez en savoir plus sur le processus de rétablissement pour les personnes ayant un stress post-traumatique, j’ai écrit et traduit plusieurs textes à ce sujet :

Un grand merci aux personnes qui ont bien voulu relire cet article avant publication et m’ont fait part de leurs retours et critiques constructives !

Prédation éphébophile et mauvaise foi

S’il y a un sujet qui met tout le monde à cran en un temps record, c’est bien la prédation éphébophile. Tout le monde veut absolument avoir un avis dessus, car tout le monde s’estime légitime à en avoir un, et on entend parfois des aberrations sans nom. J’écris cet article avec colère, épuisement, et lassitude. Mais j’espère pouvoir m’exprimer avec clarté et faire réfléchir sur ce sujet, car il y en a bien besoin.

Je vais parler brièvement du dernier cas en date qui a provoqué un enchaînement de réactions, pour contexte, le but étant de me concentrer sur les réactions et pourquoi elles m’insupportent, car ces réactions sont extrêmement prévisibles et ressortent à chaque cas similaire qui émerge. Il n’y a aucune volonté de souligner particulièrement ce cas de figure, et ma description en est donc délibérément floue.

Contexte

Plantons le décor. Plusieurs victimes d’une personne majeure qui a relationné à répétition avec des mineures prennent la parole pour dénoncer ces faits et signaler que cela pose problème. J’utilise le terme “victime” ici car il s’agit bien d’un rapport de pouvoir dont la personne majeure a abusé à répétition. On ne peut pas relationner plusieurs fois avec des personnes mineures “sans se poser la question” : dans ce genre de situations, avec un motif qui se répète ainsi, on sait qu’on a un ascendant sur l’autre mais on choisit de l’ignorer.

“Mais c’est pas de la pédophilie”

Plusieurs victimes, donc, choisissent de prendre la parole pour mettre en garde d’autres victimes potentielles que cette personne majeure et d’autres personnes de son entourage risqueraient de les cibler. Le terme de “pédophilie” est employé. En premier lieu, dans des échanges privés révélés lors du callout, la personne visée l’emploie elle-même. Le terme est ensuite repris par les personnes victimes dans le texte du callout.

Le terme de pédophilie est ici mal choisi, car on ne parle pas de personnes pré-pubères ; éphébophilie serait plus exact. J’en avais parlé dans un article dédié. Cela change-t-il quoique ce soit au fait que la prédation éphébophile est grave et inacceptable ? Non.

Pourtant, de nombreuses personnes reprennent les victimes au prétexte que non, ce n’est pas de la pédophilie. Fort bien, mais cibler des mineur·e·s vulnérables n’est pas quelque chose d’anodin pour autant. Les rapports de pouvoir ne disparaissent pas magiquement à la puberté, ils se modifient certes, mais pas suffisamment pour qu’une relation ado-adulte soit automatiquement équilibrée.

“Mais moi ma relation à cet âge-là elle s’est bien passée”

Un autre poncif de discussions sur ce sujet : “Oui mais moi j’ai eu une relation avec cet écart d’âge-là et ça s’est bien passé”. Alors… On s’en contrefout. Décentrez-vous deux minutes. On a plusieurs victimes pour qui ça ne s’est PAS bien passé qui prennent la parole, pourquoi votre priorité est de les faire taire sous prétexte que VOTRE expérience n’a pas été traumatisante ? Est-ce que vous allez reprendre quelqu’un à chaque fois qu’iel partage ses expériences traumatisantes parce que vous, vous l’avez bien vécu ? Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?

“Vous êtes moralistes et puritain·e·s”

On voit des plaintes comme quoi on est étroit·e·s d’esprit, comme quoi on cherche à faire la police, comme quoi on performe quelque chose… Parce qu’on cherche à remettre en question l’idée que des ados seraient systématiquement prêt·e·s à relationner avec des adultes. Et pas n’importe où : dans des milieux queers / féministes. On a complètement quitté le bateau à ce stade.

Alors enfonçons des portes ouvertes : oui, les ados peuvent avoir une sexualité dans l’absolu et non, elle n’est pas forcément traumatisante, et oui il vaut mieux éviter d’infantiliser les ados en faisant l’amalgame entre pédophilie et éphébophilie, mais non, on ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur les rapports de pouvoirs dans les relations des ados. Si votre première réaction lorsque l’on s’alarme sur des dynamiques de prédation répétées et avérées, c’est de défendre votre droit à la sexualité avec des adolescent·e·s, ma foi, peut-être vos priorités sont-elles douteuses ?

Et dans quel monde alternatif vivez-vous, dites-moi, si vous vous sentez persécuté·e·s lorsque vous défendez ce droit à la sexualité avec des ados ? Car la société est de votre côté. Tout le monde se fiche du sort des adolescent·e·s victimes d’abus sexuels et de rapports de pouvoir au sens large, et j’en sais quelque chose. On a le temps de crever trois fois des conséquences des abus avant que quelqu’un daigne réagir. Ce n’est pas la bonne foi qui vous étouffe. Personne ne vous poursuit avec des fourches si vous salivez devant une ado de 17 ans, c’est la norme médiatique : vous avez déjà oublié Polanski, Matzneff et les autres ? En revanche on nous laisse galérer avec des stress post-traumatiques pas diagnostiqués et des séquelles à vie de relations d’emprise vécues lorsque mineur·e·s. Ayez donc un peu de décence et cessez de manipuler la réalité pour nous présenter comme de vilains moralistes parce que nous demandons un minimum de prise de responsabilité.

Se poser les bonnes questions

Si vous vous arrêtez à “C’est légal” dans vos questionnements éthiques sur les couples ayant une différence d’âge, ne vous étonnez pas que l’on roule les yeux au ciel.

C’est légal, certes. Est-ce raisonnable ? Quels sont les rapports de pouvoir en jeu ? Quelle est la différence d’expérience entre les deux personnes ? Les différences de conditions matérielles ? Comment entendez-vous vous saisir de ces questions-là ? Ces questions-là sont importantes, que la personne la plus jeune ait 18 ans ou non.

Le respect des victimes et des survivant·e·s

Vous avec votre indignation sélective, vous semblez oublier très facilement qu’on vous lit. On vous voit défendre le droit à relationner avec des jeunes comme si votre gagne-pain en dépendait. On se rappelle de nos vécus. On se rappelle comme on nous a laissé·e·s livré·e·s à nous-mêmes alors qu’on était vulnérables. On est pris·e·s à la gorge par le chagrin, les souvenirs, et on en re-fait des cauchemars.

Cessez de vous étonnez que nous oublions de mettre les formes quand on vous reproche votre désinvolture quant à la prédation éphébophile. On devrait s’excuser d’être un peu remonté·e·s quand on parle de nos traumatismes ? C’est le pompon. Excusez-nous du peu. Vos “débats” nous sortent par les yeux, y en a assez.

J’en ai marre. Il est rare que j’écrive des articles aussi abrasifs, mais vraiment, j’ai atteint un point de rage que j’atteins rarement. Revoyez vos priorités, c’est urgent. On en crève de votre négligence.

Encore un peu et je croirais entendre les hommes qui disent qu’ils ont peur de prendre l’ascenseur avec des femmes depuis #MeToo, des fois qu’on les accuseraient de quoique ce soit… Bref. Remettez-vous en question.

Non, vous n’aurez plus le luxe de relationner avec des ados sans vous poser de questions, “sans vous prendre la tête”. Et oui c’est une bonne chose. Il est grand-temps de privilégier la survie et le mieux-être des victimes et survivant·e·s.


Pour les adolescent·e·s qui me liraient : certes, vous n’êtes plus des enfants — et je comprends que cela vous énerve qu’on sous-entende le contraire, moi aussi ça m’énervait fort. Vous êtes des adultes en devenir, et certainement vous êtes déjà des personnes intéressantes et formidables ! Et il est possible, probable même, que vous ayez des sentiments et du désir pour quelqu’un de plus âgé à un moment ou à un autre — ça n’a rien de particulièrement étonnant. Ce n’est pas votre faute ni votre responsabilité si une personne plus âgée n’a pas posé des limites raisonnables entre vous, et le fait que vous “ayez l’air adulte” ou que vous soyez “très mature pour votre âge” n’est jamais une excuse pour la personne plus âgée de ne pas se poser les questions ci-dessus. Je vous encourage à vous documenter sur ce qu’est une relation saine, car vous ne méritez que cela ; être respecté·e·s, apprécié·e·s, et vivre des relations qui contribuent à votre bonheur et votre épanouissement.


Trauma et pardon, partie 1

Un tweet que j’ai vu passer il y a quelque temps posait la question suivante : le pardon est-il nécessaire pour aller de l’avant ?

Réponse courte : non, pas systématiquement

Non, il n’est pas forcément nécessaire de pardonner la personne qui a abusé de nous pour aller mieux. L’idée selon laquelle on ne peut pas passer à autre chose ou pleinement guérir sans pardonner peut s’appliquer à certaines situations, mais ce n’est en aucun cas une règle d’or.

Lorsque l’on a grandi dans un milieu où le pardon est incontournable et présenté comme indispensable (par exemple, une famille chrétienne très pratiquante), cela peut être particulièrement difficile de se défaire de ce cliché, avec des conséquences parfois désastreuses. Pourquoi cela ?

La répression des émotions

Il est assez courant (pour des victimes de trauma comme pour d’autres personnes) de réprimer les émotions “encombrantes” pour ne garder que celles qui sont perçues comme socialement constructives ou socialement valorisées.

Autrement dit, si l’on a l’impression qu’être en colère ou triste n’arrangera pas la situation dans laquelle on se trouve, voire l’empirera, il est possible que l’on fasse complètement l’impasse sur nos propres ressentis pour s’occuper plutôt de ceux de nos interlocuteurices, notamment en les assurant que l’on est pas fâché·e ou blessé·e et que tout va bien. Et ce n’est pas forcément un mensonge : parfois, on a tout simplement pas pris le temps d’examiner comment l’on se sent avant de rassurer autrui.

Cette tendance à réprimer automatiquement ses émotions peut être exacerbée lorsque l’expression des émotions a été découragée chez la personne ; par exemple, si lors de l’enfance toute expression de la colère était diabolisée, les larmes fustigées comme un signe de faiblesse, etc.

Or, pour pardonner, encore faut-il prendre pleinement la mesure de ce que le pardon implique. Dans certains cas, pardonner prématurément est un obstacle au rétablissement. Ce sera le sujet d’un deuxième article à venir prochainement !

Quelques réflexions sur les abus pédophiles et éphébophiles

Cela fait plusieurs années que je songe à partager quelques réflexions sur un sujet très difficile à aborder pour moi. Je l’ai fait dans un fil Twitter que je paraphraserai dans cet article.

[Avertissement de contenu : abus sexuels, pédophilie, éphébophilie, culture du viol, victim-blaming]

Si vous êtes vous-même survivante d’abus, je vous encourage tout particulièrement à prêter attention aux avertissements de contenu ci-dessus. Si ce n’est pas le bon moment pour lire cet article, ne forcez pas, procédez avec précaution. Il peut être utile de prévoir d’être épaulé·e après la lecture, de planifier une activité qui vous aide à évacuer les émotions que cela aura peut-être remué… Je vous encourage avant toute chose à prendre soin de vous.

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Fiche d’information sur le trauma

Je recommande régulièrement le travail du Dr Igor Thiriez, psychiatre qui publie sur son blog un grand nombre de fiches informatives précises et synthétiques. Définition de la dépression ou de la manie, tableau comparatif des effets de différents médicaments, exercices pour gérer l’agoraphobie, techniques pour gérer l’insomnie… C’est très complet et diversifié.

La plus récente fiche traite du stress post-traumatique ! J’ai eu l’immense plaisir d’apporter ma menue contribution à son élaboration.

J’aurais tant aimé avoir accès à ce type de ressources il y a cinq ou dix ans. Je me réjouis que cela existe à présent. Bonne lecture à tous·tes !

Bessel Van Der Kolk à Paris

Le 24 septembre 2018, j’étais à Paris pour la conférence donnée par Bessel Van Der Kolk à l’occasion de la publication de Le corps n’oublie rien (traduction française de The Body Keeps The Score, publié en 2015). J’ai déjà parlé ici de ce livre que j’ai lu et relu et qui m’a été d’une grande aide.

Cet article (un peu plus long et décousu que d’habitude) traite de quelques unes de mes impressions sur la conférence, je ferai peut-être un autre article sur le contenu du livre à proprement parler.

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Les étapes du rétablissement

Le terme de “rétablissement” ici est une traduction de recovery et fait référence au contexte d’une personne ayant un stress post-traumatique. Le terme étant très connoté “guérison”, je me permets de vous recommander ce texte pour contextualiser ce que j’entends par là.

Lors d’un article précédent au sujet des termes “victime” et “survivant·e”, j’expliquais qu’il y avait des idées reçues sur la figure de la “victime de violences”. Il y a ce cliché de la victime prostrée, mutique, blême, pleurant souvent, avec des traces visibles des violences subies… J’ai sans nul doute correspondu à ce cliché à certains moments de ma vie. J’ai pu recevoir de l’aide et cela n’a donc pas duré indéfiniment. Cependant, les violences que j’ai vécues m’impactent toujours au quotidien de différentes manières (cf article sur les stress post-traumatique).

Cela m’amène à parler des étapes du rétablissement (recovery steps) comme définies par la psychiatre spécialisée Judith L. Herman :

1) Sécurité et stabilisation (safety and stabilization)

Les personnes affectées par un trauma ont tendance à se sentir en danger dans leur corps et dans leur relation avec autrui. Regagner un sentiment de sécurité peut prendre des jours ou des semaines pour des personnes avec un traumatisme aigü, ou des mois ou des années pour des personnes ayant expérimenté des traumatismes chroniques/prolongés. Discerner quels domaines de la vie doivent être stabilisés, et comment accomplir cela, aidera à progresser dans le processus de rétablissement. Par exemple :

2) Souvenir et deuil (remembrance and mourning)

Cette étape conduit à gérer le trauma, y associer des mots et des émotions et en faire sens. Ce processus est généralement entrepris avec un·e conseiller·e ou thérapeute en groupe et/ou en thérapie individuelle. Il n’est peut-être pas nécessaire ou indispensable de passer beaucoup de temps sur cette étape. Il est cependant nécessaire de continuer à prêter attention à la sécurité et à la stabilité durant cette phase. Faire attention à la sécurité permet à la personne affectée par le trauma de traverser cette étape de manière à intégrer l’histoire traumatique plutôt qu’en réagissant en “combat, fuite ou sidération” (fight, flight or freeze response).

Le rythme est crucial durant cette étape. Si la personne affectée par le trauma est rapidement submergée et envahie par les émotions lorsqu’elle parle de ses souvenirs traumatiques, la sécurité et la stabilité doivent être retrouvées avant de poursuivre. Le but n’est pas de “revivre” le trauma mais ce n’est pas non plus de raconter l’histoire sans émotions.

Cette étape inclut la tache importante d’explorer, de faire le deuil des pertes associées au trauma et de fournir l’espace pour faire son deuil (ndlt : grieve n’a pas d’équivalent autre que “faire son deuil”, d’où la répétition bien que la phrase d’avant utilise mourning, un autre mot pour exprimer la notion de deuil) et exprimer ses émotions.

3) Reconnection et intégration (reconnection and integration)

Dans cette phase, il doit y avoir création d’un nouveau sens de soi et d’un nouveau futur. Cette tâche finale implique de se redéfinir dans le contexte de relations signifiantes. A travers ce processus, le trauma n’est plus un principe définissant et organisant la vie de la personne. Le trauma devient intégré dans leur histoire de vie mais n’est pas la seule histoire qui les définit.

Dans cette troisième étape du rétablissement, la personne affectée par le trauma reconnait l’impact de la victimisation mais est maintenant prêt·e à prendre des mesures concrètes pour son empouvoirement et sa vie autodéterminée.

Dans certains cas, les personnes qui ont eu des expériences traumatiques trouvent une mission à travers laquelles elles peuvent continuer à guérir et croître, telle que parler à des jeunes, ou devenir mentor. La résolution avec succès des effets du trauma est un testament puissant de la résilience de l’esprit humain.

Le rétablissement est un processus individuel et sera différent pour chacune. Il y a un désir intense de se sentir bien rapidement et les personnes peuvent avoir l’impression que le rétablissement prend trop de temps ou qu’elles ne le font pas correctement. Le rétablissement n’est pas défini par l’absence totale de pensées ou d’émotions à propos de l’expérience traumatique, mais plutôt, être capable de vivre avec de manière que cela ne controle pas votre vie. Il est important d’être doux·ce, patient·e et plein·e de compassion envers vous-même tandis que vous avancez dans ce processus de rétablissement.


Pour conclure cet article je me permets de vous rappeler que le rétablissement n’est pas un processus linéaire, et que ces étapes peuvent fonctionner en cycles pendant un moment (1 – 2 – 3 – 2 – 1 – 2 – 1 – 2 – 3). Il n’y a pas de temps défini pour passer ces étapes ; cela peut prendre quelques mois ou plusieurs années. Cela dépend des expériences traumatiques et des contextes individuels.

Pour les personnes en rétablissement qui me lisent, quelle que soit l’étape où vous vous trouvez, je vous transmets tous mes encouragements.

Symptômes du stress post-traumatique complexe au quotidien

Quand j’ai fait mes premières recherches sur le stress post-traumatique il y a quelques années, je ne connaissais pas grand-chose sur le sujet ; je savais qu’il pouvait survenir des flashbacks, et c’est ce qui m’a amenée à faire des recherches. J’ai découvert des symptômes que j’expérimentais sans savoir que c’était lié au stress post-traumatique ; lire sur le trauma complexe a été une révélation.

Pour rappel, on parle de stress post-traumatique complexe (C-PTSD en anglais) lorsque les traumas qui l’ont causé ont été chroniques, sur la durée. Par exemple, quelqu’un qui a eu un grave accident développera peut-être un stress post-traumatique ; en revanche, quelqu’un qui a subi du harcèlement scolaire sur plusieurs années, des maltraitances parentales, ou été dans une relation conjugale abusive au long cours, développera probablement des symptômes similaires mais un peu différents que l’on appelle stress post-traumatique complexe. Pour plus d’informations, voir cet article.

Je me suis dit qu’il pourrait être intéressant de faire un article pour parler des symptômes du stress post-traumatique complexe, comment ça peut se présenter au quotidien. Bien sûr, il n’y a pas un modèle unique, comme d’habitude je le précise : je ne prétends pas dresser une liste exhaustive. Je me contente de donner des éléments se basant sur mes expériences et sur celles d’autres personnes ayant un stress post-traumatique complexe.

Il peut être important de garder à l’esprit que la plupart de ses symptômes peuvent fluctuer en intensité et parfois disparaître avec le temps, même dans le cas d’un stress post-traumatique complexe : on peut se retrouver dans un état aigu avec des symptômes très intenses juste après un évènement traumatisant, puis revenir à une routine de symptômes envahissants mais desquels on s’accommode plus facilement.

Pour prendre un exemple concret : juste après un traumatisme intense, quelqu’un qui a un stress post-traumatique depuis une dizaine d’années aura peut-être une résurgence de cauchemars très difficile à gérer l’empêchant de dormir correctement sans médicaments, une anxiété sociale qui limite énormément ses activités, beaucoup de difficultés à manger suffisamment, un ralentissement cognitif… Après quelques mois avec une prise en charge adaptée, cette personne aura peut-être moins de difficultés dans tous ou certains de ces domaines de sa vie.

Ainsi, il est possible qu’en lisant cette liste, vous vous dites “Oh, ça c’était moi il y a quelques années !”. Et si cela correspond à votre état actuel, que cela ne vous décourage pas, il est possible de trouver un mieux-être.

Le SPT-C au quotidien, cela peut être :

  • ne pas se reconnaître dans le miroir
  • terreur dès qu’il y a un bruit inattendu
  • alternance de rage sourde et tristesse insondable
  • une perte de poids rapide sans qu’on s’en rende compte
  • difficultés à manger, orthorexie et autres troubles du comportement alimentaire
  • avoir du mal à s’ancrer dans la réalité
  • des cauchemars à répétition
  • des absences durant une conversation
  • impossibilité de se concentrer suffisamment longtemps pour regarder un film
  • difficultés à lire de la fiction car cela convoque trop de souvenirs, de questionnements, d’identification aux protagonistes
  • tendance à projeter l’intensité de ses émotions sur autrui et en être très affecté·e (quand quelqu’un·e semble un peu déçu·e on l’imagine effondré·e, par exemple)
  • automédication (alcool, drogues…)
  • difficulté extrême à oraliser sans script (il faut se préparer à chaque conversation, on tourne une phrase dans sa tête longtemps avant d’arriver à la prononcer)
  • faire confiance à autrui paraît inenvisageable
  • les relations saines paraissent peu crédibles, surréalistes, on se prend à “attendre la chute”, on est persuadé·e que des dynamiques abusives sont tapies sous la surface
  • hypersexualité défensive, performer une certaine idée de la sexualité afin d’éviter toute situation où on devrait dire non
  • conviction profonde que l’on est sans valeur, monstrueux·se, dangereux·se pour autrui
  • terreur de ressembler aux personnes qui nous ont maltraité·e, malgré tous les efforts faits dans ce sens
  • difficulté à se convaincre que l’on est pas sali·e par les abus, obsession de la propreté
  • difficulté à sentir son propre corps, déconnexion de ses sensations corporelles
  • autodestruction relationnelle, recherche (le plus souvent inconsciente) de dynamiques malsaines car on y est habitué·e et/ou on n’est persuadé·e de ne pas mériter mieux et/ou on ne sait pas que quelque chose d’autre peut exister

Nota bene : je songe à faire un article dédié, mais vous aurez peut-être remarqué que les symptômes ressemblent aux descriptions du trouble de la personnalité borderline (TPB). Les deux diagnostics se ressemblent énormément, au point où certain·e·s survivant·e·s se sont insurgées contre le diagnostic de TPB qu’iels considèrent être une pathologisation du trauma en trouble de la personnalité qui culpabilise les survivant·e·s, en effaçant la responsabilité des violences genrées notamment. Il y aurait beaucoup à écrire sur le sujet, je me contenterai pour le moment de dire que, très pragmatiquement, les ressources sur le SPT-C et sur le TPB sont susceptibles de vous aider si vous avez reçu l’un ou l’autre des diagnostics. Si vous avez un diagnostic de trouble de la personnalité borderline, n’hésitez pas à vous renseigner sur le stress post-traumatique complexe et vice-versa.

[Avertissement de contenu pour le dessin ci-dessous : évocation à la première personne des symptômes du stress post-traumatique complexe, notamment culpabilisation, victim-blaming]

dessin en bleu foncé d'un visage les yeux fermés, sans bouche, qui semble pensif ; une spirale rouge en part ; de nombreuses phrases sont écrites, manuscrites, en rouge clair : "je ne me reconnais plus", "je veux dormir", "tout me revient", "ne jamais faire confiance", "c'est mes mains ça ?", "j'ai peur", "je suis un monstre", "je me sens en danger", "je veux oublier", "je le méritais, sûrement", "non", "pourquoi moi ?"
(Je n’ai pas mis cette version du dessin en bannière car il me semblait que cela pouvait être réactivant à voir sans avertissement)

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