Lolita n'est pas une histoire d'amour, dcaius

Lolita n’est pas une histoire d’amour

[Avertissement de contenu : abus pédophiles et éphébophiles, apologie de la pédocriminalité, victim-blaming, culture du viol, manipulation]

J’ai plusieurs fois entendu ou lu au sujet du livre Lolita de Nabokov qu’il s’agissait d’une “histoire d’amour”, ou encore que ce récit montrait bien que “l’amour n’ a pas d’âge”. De quoi faire se retourner Nabokov dans sa tombe, et de quoi donner des envies de violences à tout·e survivant·e d’abus pédophile ou éphébophile.

De quoi s’agit-il ? Lolita est un roman de Vladimir Nabokov publié en 1955. Voici un résumé abrégé du récit :

Le récit est écrit comme la longue confession d’un homme, Humbert Humbert, se présentant comme « nympholepte »  et décrivant la relation qu’il a eue avec Dolorès Haze durant plusieurs années. Au début du roman, Humbert a 37 ans et la jeune fille, qu’il surnomme Lolita, a 12 ans et demi. Humbert devient son seul parent par une série de coïncidences et l’entraîne dans un voyage de deux années dans le Midwest américain, au cours duquel il relate une obsession dévorante qu’il qualifie de passion amoureuse et sexuelle pour la jeune fille. Dans la deuxième partie du roman, Lolita s’enfuit avec un autre homme, et Humbert erre à leur recherche pendant trois ans, refaisant le chemin à l’envers dans le but de trouver des indices de cet homme. À la fin du roman, Lolita lui écrit, il la rejoint, et comprenant qu’il l’aime toujours bien qu’elle ne soit plus une nymphette, lui propose de partir avec lui, ce qu’elle refuse. Il lui arrache le nom de l’homme avec qui elle s’était enfuie, Clare Quilty, va le tuer, puis meurt d’une crise cardiaque en prison avant son procès. Les Mémoires sont supposés avoir été écrits en prison et édités par un ami de son avocat.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lolita

Lolita est donc le récit des abus (dont viols) commis sur une jeune adolescente par son beau-père, du point de vue de son beau-père.

Comment peut-on considérer que des viols incestueux et pédo-éphébophiles sont “une histoire d’amour” ? La verve de l’auteur n’est pas une excuse. Nabokov désapprouvait clairement les actes de Humbert Humbert, son livre n’était nullement une apologie de la pédocriminalité. Le prendre comme tel est une insulte criante à sa mémoire.

Nabokov écrit avec brio et réussit à provoquer un profond malaise chez son lectorat : la narration entraîne à la sympathie envers Humbert, en lui permettant de déployer ses états d’âme, son tourment, ses justifications, sa mauvaise foi. Il ne s’agit pas d’un compte-rendu froid qui mettrait tout le monde d’accord. Humbert est humanisé, il a l’opportunité de contextualiser ses actes.

Par exemple, Humbert raconte comment lorsqu’il avait 13 ans, il tomba amoureux d’une fille de son âge lors de vacances. Elle meurt du typhus quelques mois plus tard. Humbert semble donc expliquer son obsession pour les fillettes par cette amour contrariée initiale.

Bien sûr, la frustration et le chagrin face à une relation coupée court par des circonstances tragiques, et les souffrances subies dans l’enfance plus généralement, ne justifient ni n’excusent des abus commis à l’âge adulte. Quelle qu’ait été la tourmente du jeune Humbert de perdre sa bien-aimée à l’adolescence, exploiter ensuite une fillette à l’âge adulte est inacceptable.

Le malaise généré par la lecture de Lolita ne tient pas seulement à la présence d’actes de pédocriminalité dans le récit. C’est la sympathie que l’on peut éprouver pour Humbert qui est réellement dérangeante. Nabokov met en lumière comment la monstruosité des violeurs est factice : les personnes qui violent peuvent être talentueuses, drôles, tourmentées, … bref, humaines. Tenir les personnes qui commettent des abus graves à distance en les diabolisant est plus confortable. Nabokov ne laisse pas faire cela, il nous met le nez dans le problème, et je trouve que c’est là l’excellence de Lolita. De manière particulièrement ironique et effroyable cependant, j’ai l’impression qu’énormément de gens sont complètement passés à côté.

J’aimerais citer ici un article très éloquent de Malika El Kettani au sujet de Lolita :

Le lecteur attentif saura trouver les indices dans le texte, disséminés ça et là par l’auteur. Ainsi, celui qui méprise le concept psychanalytique et jubile de tromper les psychiatres sur sa sexualité se retrouve à justifier l’amour de Lolita par son expérience traumatique vécue à ses 13 ans avec son amour de jeunesse du même âge, morte avant que leur idylle n’ait pu être consommée. D’autres questions subsistent. Lolita était-elle aguicheuse ? Lolita a-t-elle initié l’acte sexuel ? Le narrateur n’avait-il pourtant pas précisé au début de sa confession que ce n’était qu’à travers le regard du nympholepte que la nymphette excite ? En ce sens d’ailleurs qu’il est foncièrement regrettable et complètement erroné que d’avoir érigé Lolita en tant qu’adolescente-fatale dans la culture populaire. À tort, certains lecteurs ont vu dans le roman l’apologie à la pédophilie. Mais le personnage d’Humbert n’a pas été conçu pour inspirer de la sympathie. À tort, certains lecteurs ont vu dans Lolita une histoire d’amour impossible. Mais l’amour de celui qui ne « savai[t] absolument rien des pensées de [s]a doucette » n’en est pas un mais la funeste concrétisation d’un fantasme et la malheureuse incarnation d’un idéal. Humbert Humbert est un homme pédant, imbus de lui-même, manipulateur, mégalomane, méprisable. Mais il reste un homme qui nous parle là de sentiments universels : l’amour, la passion, le désir, la jalousie, le désespoir, la culpabilité. À moins d’avoir été totalement berné par un psychopathe qui ne ressent pas la moindre émotion ni le moindre regret, on peut le comprendre. Malgré l’épouvante. Dans la réalité, il est absolument contre-productif de crier aveuglément au monstre et refuser inflexiblement la parole du criminel.

Lolita de Nabokov : l’histoire d’un pédophile qui devient pédocriminel, Malika El Kettani, https://www.lecourrierdelatlas.com/lolita-de-nabokov-lhistoire-dun-pedophile-qui-devient-pedocriminel/

Un interview de Nabokov dans Apostrophes en 1975 me semble particulièrement éclairant sur la posture de l’auteur. L’interviewer commence par demander à Nabokov s’il n’est pas agacé que le succès de Lolita ait éclipsé le reste de son oeuvre, et qu’on ne le voie finalement que comme, je cite, “le père d’une jeune fille un peu perverse”. Nabokov a le bon sens de répliquer immédiatement que Lolita n’est pas une jeune fille perverse, mais “une pauvre enfant que l’on débauche”. Il n’y a pas de complaisance envers les abus commis par Humbert, qu’il qualifie d’immonde ! Il parle ensuite de “dégradation inepte” du personnage de la nymphette dans l’esprit du grand public. Il souligne que non seulement on invente une perversité au personnage de Lolita, mais que son aspect physique et son âge ont été modifiés. Il ajoute :

“C’est l’imagination du triste satyre qui fait une créature magique de cette petite écolière américaine, aussi banale et normale dans son genre […] En dehors du regard maniaque de M. Humbert, il n’y a pas de nymphette. Lolita la nymphette n’existe qu’à travers la hantise qui détruit Humbert. Et voici un aspect essentiel d’un livre singulier qui a été faussé par une popularité factice.”

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i17180258/vladimir-nabokov-lolita

Apparemment, Nabokov ne voulait pas de jeune fille sur la couverture de son roman pour éviter de donner corps à cette image de fille sexuellement précoce. Il paraît dans cette vidéo exaspéré de voir des éditions avec des images de jeunes femmes, alors que Lolita est décrite comme ayant 12 ans, à peine sortie de l’enfance y compris en termes d’apparence !

Aujourd’hui, « nymphette » et « lolita » sont passés dans le langage courant et sont employés l’un comme l’autre pour décrire une fillette perçue comme « aguicheuse ». Je trouve cela en soi assez terrifiant.

Lors de mes années adolescentes, il y a eu une vague de jeunes chanteuses hypersexualisées surnommées “lolitas”. L’exemple francophone le plus flagrant est sans doute Alizée, dont le premier tube s’appelait justement “Moi… Lolita“, sorti lorsqu’elle avait à peine 16 ans. L’imagerie publique de ses débuts joue énormément sur l’aspect femme-enfant, de manière peut-être encore plus flagrante sur d’autres clips, commeParler tout bas“. Alizée est guidée par des artistes plus âgé·es qui ont l’habitude de provoquer, Mylène Farmer et Laurent Boutonnat. Des années plus tôt, Mylène Farmer avait elle-même lancé sa carrière avec une chanson aux accents enfantins, “Maman a tort“.

Bien avant les années 2000, on compte déjà de très jeunes chanteuses qui interprètent des textes à connotation sexuelle — parfois sans même le savoir. Par exemple, France Gall ignorait complètement le sous-entendu derrière la chanson “Les Sucettes” écrite par Serge Gainsbourg. L’humiliation publique que cela a représenté pour elle est difficile à imaginer. Son imprésario avait saisi le double sens mais ne lui en a rien dit. Voici ce que France Gall a pu dire à ce sujet en interview :

Je l’ai enregistrée très, très, très innocemment. Contrairement à ce qu’on a pu dire. Je suis partie au Japon pendant que le disque sortait à Paris. Les programmateurs de radio ont hurlé : « Elle est complètement folle, elle va se ridiculiser ». Moi, je n’en savais rien. Et quand je suis revenue, je n’osais plus sortir de chez moi. Je n’osais plus faire de radio, plus de télé.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Sucettes

On peut aussi se demander à quel point la chanteuse Lio mesurait la portée de ses propos avec le tube “Banana Split“, sorti lorsqu’elle avait 16 ans.

En septembre 2020, sur Arte radio, elle déclare à propos de Serge Gainsbourg : « Aujourd’hui, j’en suis revenue de Gainsbourg, qui est un harceleur, tout simplement. Quelqu’un de pas du tout cool avec les filles et qui était un Weinstein de la chanson, d’une certaine manière. » […] Elle revient également sur la chanson Les Sucettes écrite par Gainsbourg et interprétée par France Gall qui n’aurait pas saisi à l’époque le sens grivois des paroles : “Clairement, France Gall a été abusée par des adultes sans respect, soutient Lio sur Arte Radio. C’est un viol, elle l’a ressenti comme ça, et c’est légitime. Et que le métier en rie, ça, c’est inacceptable pour moi. Je suis profondément du côté de France Gall.”

https://www.lepoint.fr/people/pour-lio-serge-gainsbourg-etait-le-weinstein-de-la-chanson-francaise-17-09-2020-2392359_2116.php

Je trouve particulièrement pervers de jouer de l’inexpérience et de la candeur de très jeunes femmes pour leur faire performer un fantasme. J’avais dit dans un précédent article que la pédophilie et l’éphébophilie sont banalisées et justifiées dans notre société : ceci en est un exemple flagrant.

À l’étranger, de nombreuses autres starlettes ont été hypersexualisées très jeunes et présentées comme des “lolitas”, et l’un des exemples les plus notables est Britney Spears, devenue célèbre pour son tube “…Baby One More Time“.

La plupart des très jeunes filles présentées comme des “lolitas” sont propulsées au rang de sex-symbol sans en mesurer les implications et les conséquences. Lolita n’est pas une histoire d’amour, c’est une histoire d’abus. Et la manière dont on désigne des jeunes filles par le terme “lolita” pour mieux les sexualiser sans en prendre la responsabilité en est une extension.

2 réflexions au sujet de « Lolita n’est pas une histoire d’amour »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.