sur fond vert, en lettre majuscules arc-en-ciel, "NO ABLEISM"

Les principes antivalidistes à la carte

Ces derniers temps, certaines parties de mon entourage ont été agitées par des conflits. Différentes choses en sont ressorties — des critiques plus ou moins constructives, des rancœurs, des accusations, des soupçons. Bref, ce n’était pas très joyeux, et j’ai pour ma part considérablement déchanté face à l’attitude de certaines personnes pour qui j’avais beaucoup d’estime.

De tout cela, je retiens surtout une chose : il faut se méfier des principes qui disparaissent facilement lors d’un conflit. Je m’explique.

Je trouve assez suspect que quelqu’un qui promeut un ensemble de valeurs les abandonne afin de critiquer quelqu’un. Cela peut être une personne qui se réclame du féminisme mais emploie sans scrupule des manœuvres misogynes pour rabaisser quelqu’un. Cela peut être une personne qui prétend s’allier aux personnes trans pour lutter contre la transphobie, mais qui mégenre* les personnes qu’elle considère comme des ennemies. Cela peut être quelqu’un qui prétend lutter contre le validisme, mais n’hésite toutefois pas à séparer les bon·ne·s des méchant·e·s handicapé·e·s selon des logiques validistes, lorsque cela l’arrange.

La haine de soi que l’on nous enseigne

On internalise bien entendu les oppressions que l’on subit, et cela peut prendre du temps et beaucoup d’efforts de désapprendre la haine de soi, et la haine des autres personnes qui subissent la ou les mêmes rapports de force.

Ainsi, on apprend aux femmes qu’elles sont par nature mesquines, superficielles, faibles. C’est bien entendu complètement faux — mais on peut internaliser ces idées en étant une femme, hélas. Cette vidéo de ALB en parle éloquemment (anglais sous-titré anglais).

Le cas des validismes

Je vais me concentrer sur le validisme : bien sûr que les personnes handicapées se débattent avec du validisme internalisé, et du validisme en général qui ne les concerne pas forcément directement. Le validisme se manifeste de bien des manières différentes, et il est bien possible de lutter activement contre une forme tout en ignorant largement une autre. Les personnes à mobilité réduite subissent certaines formes de validisme, les personnes psychiatrisées subissent ce qu’on peut appeler psyvalidisme et/ou psychophobie, on parle aussi d’audisme lorsqu’il s’agit de personnes Sourdes ; et ainsi de suite.

Le point commun des personnes handicapées est que nous ne correspondons pas au modèle valide et neurotypique et que nous en sommes puni·e·s par divers moyens. Cependant, être handicapé·e ne nous dispense pas de nous remettre en question sur les diverses formes de validisme que nous pourrions encourager par nos paroles et par nos actes !

Les principes amovibles

Je dois dire que bien que j’aie vu des dynamiques similaires à l’œuvre maintes et maintes fois, cela me déconcerte toujours de voir des personnes handicapées faire la chasse aux faux·sses handicapé·e·s. Il y a déjà suffisamment de personnes valides qui se prennent pour des justicier·e·s à tenter de discréditer les personnes handicapées qui parlent de validisme en les accusant d’en faire trop, de faire semblant, d’exagérer… Si l’on s’y met entre nous, on va vraiment dans le mur. Et si l’on est pas capable de critiquer une personne handicapée sans l’accuser de faire semblant d’être handicapée… Eh bien, c’est du validisme.

Sauf preuves absolument accablantes et arnaque dangereuse de grande ampleur, je ne vois aucun motif valable à accuser une personne handicapée de « faire semblant ». Cela fait le jeu de la logique validiste qu’il y aurait un « privilège handicapé » que des imposteurices tenteraient d’obtenir. C’est complètement contre-productif d’un point de vue antivalidiste.

En tant que personnes handicapées nous devons bien avoir conscience que si nous accusons publiquement d’autres personnes handicapées d’être des imposteurices à la légère, cela renforce l’idée chez les personnes valides que c’est acceptable de faire la chasse comme cela, vulnérabilisant les personnes handicapées dans leur ensemble.

Mes principes antivalidistes — et les autres — ne sont pas amovibles, en option. Même si une personne me manque de respect ou commet des actes que j’estime désagréables ou nocifs, je ne vais pas pour autant mettre de côté mes convictions et l’accuser de mentir sur son handicap.

A fortiori s’il s’agit de quelqu’un que je ne connais qu’en ligne : il me paraît particulièrement absurde de prétendre parfaitement connaître quelqu’un et sa vie entière par le seul biais de son image sur internet. D’ailleurs, de nombreuses personnes handicapées préfèrent ne pas parler de leur handicap en ligne, et s’y présentent exclusivement par d’autres façons — parfois pour éviter de se retrouver la cible de harcèlement validiste.

Cesser d’essentialiser les personnes handicapées

Il est tout à fait possible d’être une personne handicapée ET de dire des choses nulles, ou de commettre des actes nuls. Il n’y a pas besoin de s’attaquer au handicap de quelqu’un pour lae critiquer — même lorsque le désaccord concerne l’antivalidisme ! Il est préférable pour tout le monde de s’accorder le bénéfice du doute en ce qui concerne le handicap vécu, et se concentrer sur les arguments en jeu.

Par exemple, cela m’énerverait probablement si une personne handicapée défendait l’idée que l’accessibilité est un luxe et non un droit humain. Pour autant, lui dirais-je qu’elle n’est pas vraiment handicapée ? Bien sûr que non, ça n’aurait aucun intérêt, et ce serait un réflexe validiste. Il est en fait possible que cette personne soit entourée de proches qui lui font comprendre qu’elle est un poids et qu’on lui fait une faveur en lui accordant des aménagements — et que cela lui paraisse donc normal. L’antagoniser en niant son handicap ne serait d’aucune utilité, ni pour moi ni pour elle, au contraire ! Je ne vais pas laisser couler des propos validistes, mais je ne vais pas non plus supposer que cette personne n’a pas un vécu réel de situation de handicap.

Les personnes handicapées ne sont pas, par essence, pures, innocentes et droites. Nous sommes des êtres humains faillibles commes les autres et à ce titre, il y a forcément des personnes malhonnêtes ou malveillantes parmi nous. Et il est tout à fait possible de pointer cela sans nous accuser les un·e·s les autres d’être de faux·sses handicapé·e·s.


*Mégenrer, c’est ne pas utiliser les bons pronoms et/ou accords pour désigner quelqu’un. Ce serait par exemple genrer au masculin (« Il n’est pas clair » « Qu’est-ce qu’il en pense, lui ? ») alors que la personne a exprimé qu’elle souhaite que l’on utilise le pronom elle et les accords féminins. C’est bien évidemment valable dans l’autre sens — mégenrer cela peut être employer des accords féminins utilisés pour désigner un homme trans qui utilise il/lui, par exemple. Il existe aussi des personnes qui utilisent d’autres pronoms que « il » ou « elle » — iel, ael, ille, yel, al, ul, ol, etc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.