"Keep Safe"

Une personne “safe”

J’ai écrit précédemment sur la manière de qualifier des espaces et situations de “safe”, anglicisme un peu difficile à traduire ; “sécure”, “en sécurité”, “qui permet la sécurité” sont mes meilleures tentatives. Dans cet article de 2022, j’écrivais notamment :

Safe” est un adjectif. On parle d’espace safe, de milieux safe, de personnes safe. Qu’est-ce que ça veut dire au juste ? Il me semble pertinent d’évoquer ici un autre terme que l’on retrouve souvent dans les mêmes cercles et qui est lié à la notion de safe : “déconstruit·e”, qui a un sens plus ou moins équivalent. “Une personne déconstruite”, le sous-entendu étant ; une personne ayant questionné et déconstruit les constructions sociales nocives qu’on nous inculque (sexisme, racisme, validisme, etc).

https://dcaius.fr/blog/2022/09/safe/

Si vous n’avez pas encore lu l’article en question, je vous recommande de commencer par là, car celui-ci se place dans la continuité de ce que j’y exposais.

Aujourd’hui j’aimerais plus particulièrement traiter de l’utilisation de “safe” pour qualifier une personne. Cet usage est assez courant, surtout dans certains milieux ; on se renseigne pour savoir si telle ou telle personne est safe, on se recommande des soignant·es safe, etc.

Recommander un·e soignant·e

Dans le contexte de recommandations de soignant·es, les nuances nécessaires apparaissent de manière flagrante assez rapidement. Un·e médecin safe pour moi ne le sera peut-être pas pour quelqu’un d’un milieu social différent, d’une corpulence différente, ou qui subit le racisme systémique (ce qui n’est pas mon cas), entre autres considérations.

Je ne peux donc qu’affirmer la compétence et la bienveillance de la personne sur les enjeux qui me concernent directement et où j’ai pu constater qu’elle était recommandable. Si une personne qui rencontre des difficultés toutes autres me demandait une recommandation, j’aimerais m’assurer que je peux la conseiller avec les informations nécessaires.

Je ne suis pas contre accorder le bénéfice du doute en général, mais quand il s’agit de la santé de personnes vulnérabilisées, je préfère déployer toutes les précautions possibles pour leur éviter davantage d’expériences stigmatisantes voire dangereuses. J’ai eu ce type de déception en discutant avec un proche qui a subi une discrimination grossophobe de la part d’un·e médecin que je consultais aussi ; je n’avais jamais eu ce problème-là moi-même. Ce·tte médecin n’est pas parti·e du principe que les douleurs chroniques dont je me plaignais étaient liés à un surpoids, alors que cela a été le cas pour mon proche, au point où sa demande d’aménagements dans le cadre de son travail a été refusée par ce·tte médecin, avec des conséquences dommageables pour sa santé.

En somme, lorsqu’il s’agit de soin, avec un peu de bon sens et de pragmatisme, on saisit rapidement que les individus sont faillibles et que l’on ne fait pas tou·tes face aux mêmes problèmes, qu’un·e soignant·e formidable pour l’un·e le sera peut-être moins pour un·e autre, pour une variété de raisons plus ou moins complexes. Ce n’est pas forcément (seulement) une question de bienveillance ou de bonne volonté : beaucoup de conditionnements sont insidieux et profondément ancrés, et cela prend une bonne quantité de travail intentionnel et d’éducation continue pour les déloger.

Le fait qu’un·e médecin ait eu des conseils inappropriés envers un ami ne signifie pas que mes propres expériences positives étaient en fait à revoir complètement, à remettre en question comme fausses de bout en bout. Simplement, je peux garder en tête que ce·tte médecin a buté sur ses limites auprès de mon ami pour telle et telle raison, et prendre cela en considération si l’on me demande une recommandation.

Pour reprendre le vocabulaire en vigueur : ce·tte médecin est peut-être “safe” pour moi, en tant qu’individu, mais pas de manière inhérente et générale. Ce n’est pas une catastrophe, ça ne signifie pas que ses intentions soient mauvaises, et pour autant je ne vais pas cesser de côtoyer ce·tte soignant·e ou cesser tout net d’en faire la recommandation, notamment parce que j’estime suffisamment sa capacité à se remettre en question. Je ferai preuve de prudence pour les enjeux qui ont posé problème précédemment, mais qualifier un·e soignant·e de dangereux·se sans aucune contextualisation me semblerait disproportionné et dommage, en l’occurrence, si dans d’autres domaines l’expérience avec cette personne est adaptée et d’un bon soutien.

On pourrait peut-être considérer que j’enfonce une porte ouverte en disant qu’un individu n’est pas et ne peut pas être “safe” de manière inhérente et en tout point. Hélas, l’essentialisation des individus est particulièrement courante.

Des relations proches

Dans d’autres cadres, il arrive que les personnes se qualifient mutuellement de “safe” ou non, notamment lorsqu’il est question de relations interpersonnelles plus informelles ; des connaissances et ami·es, potentiels partenaires amoureux ou sexuels, etc. La nuance me semble d’autant plus cruciale lorsque le degré d’intimité envisagé est élevé.

En effet, lorsque l’on entretient une relation très intime avec quelqu’un, l’impact de nos actions est généralement plus considérable : cela remue des enjeux d’attachement. Si l’on évite de considérer notre propre bagage, que l’on projette nos insécurités et nos traumas passés sur quelqu’un sans vraiment prendre en compte la réalité de ses actions et de ses intentions au jour J, on peut vraiment heurter cette personne profondément et créer une rupture relationnelle là où la réparation et l’amélioration aurait été possible. Quels que soient les traumas auxquels on ait dû survivre, je pense qu’il est important de ne pas abdiquer nos responsabilités sur ce point. Il appartient à chacun·e de faire son possible pour être bien soutenu·e, afin se saisir de son agentivité et faire preuve de discernement autant que possible.

Si, lorsque l’on a connu des traumas relationnels, l’on essaye parfois de se rassurer en catégorisant les personnes comme “safe” ou non, c’est parce que tout ce qu’il est nécessaire de considérer pour évaluer au cas par cas peut sembler écrasant, et aussi (et surtout) parce que l’on a du mal à se faire confiance. Ce processus n’est pas forcément conscient, et il me semble d’autant plus clé d’y réfléchir pour ne pas se prendre les pieds dedans sans s’en rendre compte.

Quels objectifs réalistes ?

Enfonçons une porte ouverte : il n’y a pas de sécurité parfaite dans les relations humaines. Il n’y a pas de sécurité parfaite tout court. On ne peut pas éviter toute souffrance ; ce qui ne signifie évidemment pas qu’on peut se passer d’essayer de les limiter.

L’objectif que l’on peut se fixer de manière réaliste est d’apprendre à mieux se connaître et mieux connaître autrui, afin de pouvoir ménager la compatibilité au mieux pour éviter des frictions inutiles, et permettre aux frictions inévitables d’être constructives. Inconfort ou conflit n’est pas systématiquement synonyme d’abus ou de négligence ; mais si l’on a pas eu (ou trop peu eu) de précédents de conflits qui sont générateurs et qui amènent du mieux, ça peut être difficile à garder en tête. L’évitement de tout conflit est pourtant destructeur au même titre qu’un conflit mal géré. Les relations s’érodent et s’endommagent sous le poids des non-dits, du ressentiment, des blessures non considérées, lorsque l’on évite le conflit.

Se dire que l’on ne peut côtoyer que des personnes “safe” est se bercer de plusieurs illusions. L’idée qu’une personne est “safe” ou non de manière inhérente est essentialiste et carcérale, divisant les individus entre purs et impurs, bons et mauvais, à protéger et à exiler. L’idée que l’on peut éviter toutes souffrances et abus en évitant certaines personnes selon cette logique est profondément bancale.

La souffrance fait partie de la condition humaine ; très loin de moi l’idée d’utiliser cet état de faits pour encourager quiconque à encaisser des douleurs sans rien dire (surtout des personnes marginalisées, traumatisées et subissant toutes sortes d’injustice !), mais il me paraît crucial de considérer que la priorité viable est d’augmenter sa capacité, pas d’éviter systématiquement tout évènement ou relation qui nous en demande trop en projetant nos limitations.

J’entends par là que parfois, même si ça pique, il est important de reconnaître qu’une partie d’un problème relationnel peut être que l’on manque de capacité soi-même, et que ce n’est pas l’autre qui agit de manière abusive. Et évidemment, ça pique d’autant plus quand ce manque de capacité a été causé par des abus dans d’autres contextes. Mais distinguer abus et flashback est crucial !

Quelques outils

Voici quelques questions qui peuvent éventuellement aider à y voir plus clair :

  • Comment je me sens au contact de cette personne ?
  • Si je ressens un malaise, est-ce que j’arrive à identifier à quoi c’est lié ? Est-ce qu’il y a un acte ou une attitude spécifique qui génère cette réaction ?
  • Est-ce que c’est une réactivation de trauma, ou quelque chose qui pose problème au jour J avec cette personne ?
  • Un dialogue est-il possible avec la personne pour signifier mon malaise ? Est-ce que j’ai confiance en sa capacité à accueillir la discussion, en sa bonne volonté ?

En ce qui concerne la gestion de conflits, rappel que j’ai traduit en 2017 un outil du thérapeute et auteur Pete Walker, que vous pouvez lire ici.

Il y a évidemment bien d’autres ressources existantes pour cultiver le discernement et pour aider à la gestion de conflits ; n’hésitez pas à en suggérer en commentaires si le cœur vous en dit.

Quelles alternatives ?

Quelles alternatives au fait de qualifier une personne de “safe” peut-on utiliser ? Tout dépend du contexte, mais je pense qu’en général, cela aide de se poser la question de ce que l’on souhaite vraiment signifier. Voyons quelques exemples :

  • “Je n’ai jamais eu le moindre problème avec cette personne dans le cadre de cette activité que nous pratiquons ensemble depuis 2 ans, et j’ai eu de bons retours de la part d’autres personnes aussi, je lui fais confiance.”
  • “Cette personne a fait un gros travail de réflexion et de remise en question sur tel sujet, et je l’ai toujours vu ouverte aux critiques constructives, donc je ne m’attends pas à de grosses bourdes classiques de sa part, ni de mauvaise foi qui poserait problème.”
  • “Je me sens toujours très bien en sa compagnie et je trouve que son approche est attentionnée et à l’écoute.”

Bien sûr, c’est plus long, mais c’est plus clair, non ? Notez aussi qu’on peut faire des distinctions entre différentes descriptions. Le fait que l’on se sente à l’aise avec quelqu’un, et qu’on trouve la personne attentionnée et à l’écoute, ce n’est pas nécessairement synonyme d’une situation où une critique constructive sera bien reçue. Ce n’est pas parce que personne A n’a jamais eu le moindre conflit avec personne B que tout se passera de manière identique avec personne C. Et si aucun conflit n’est arrivé, comment peut-on affirmer la capacité de la personne au conflit constructif ?

En conclusion, je vous encourage vivement à réfléchir à ce que vous voulez dire quand vous qualifiez une personne de “safe”. Lâcher des anglicismes flous et réducteurs est généralement une bonne idée !

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