Bessel Van Der Kolk à Paris

Le 24 septembre 2018, j’étais à Paris pour la conférence donnée par Bessel Van Der Kolk à l’occasion de la publication de Le corps n’oublie rien (traduction française de The Body Keeps The Score, publié en 2015). J’ai déjà parlé ici de ce livre que j’ai lu et relu et qui m’a été d’une grande aide.

Cet article (un peu plus long et décousu que d’habitude) traite de quelques unes de mes impressions sur la conférence, je ferai peut-être un autre article sur le contenu du livre à proprement parler.

Je savais que la conférence serait filmée et mise en ligne, mais je tenais à m’y rendre personnellement. D’une part, je voulais remercier Bessel Van Der Kolk de vive voix, car ce livre a été une de mes bouées lorsque j’étais en grande difficulté et entourée de soignant·e·s qui n’étaient pas formé·e·s au stress post-traumatique complexe. D’autre part, je souhaitais faire entendre une voix de personne concernée par le stress post-traumatique, car je me doutais que la conférence rassemblerait surtout des psychiatres et autres soignant·e·s.

Sans surprise, Bessel Van Der Kolk était passionnant et clair.

En revanche, les questions et remarques des soignant·e·s sur le panel m’ont semblé décevantes pour la plupart, et certaines interventions étaient carrément choquantes : que penser d’une pédopsychiatre qui prétend que « la société est de plus en plus violente » ? Van Der Kolk a réfuté cette affirmation. Cela m’interpelle qu’une pédopsychiatre soit dans un tel déni. La société a toujours été d’une violence extrême et particulièrement pour les plus vulnérables. La différence est qu’on en parle davantage, qu’on nomme le problème.

J’ai l’impression que beaucoup de soignant·e·s français·e·s, dont certain·e·s spécialisé·e·s dans la psychotraumatologie, considèrent que le SSPT est un problème concernant principalement les victimes des attentats et les réfugiés. Les statistiques démentent cela, et pourtant, il y a un déni collectif d’ampleur. J’aurais espéré plus de lucidité de la part de soignant·e·s spécialisé·e·s, surtout lors de cette conférence. Par ailleurs, certaines des interventions me faisait m’interroger ; ont-iels lu le livre dont on parle ? Pourquoi cette question alors que Bessel Van Der Kolk a abordé le sujet très clairement dans le livre ?

(Avertissement de contenu : le paragraphe qui suit évoque le victim-blaming — culpabilisation des victimes d’abus, notamment sexuels)

Il y eut également un certain nombre de questions qui n’en étaient pas : des soignant·e·s qui voulaient défendre leur pratique. L’une cite des auteurices français·e·s pour montrer que la psychotraumatologie française n’est pas en berne ; à cela j’aimerais demander, ces livres sont-ils accessibles en bibliothèques, sont-ils lisibles par des personnes concernées ? J’ai cherché des livres francophones sur le trauma. Il y a peu de choses, et rien qui soit comparable au travail de Van Der Kolk, Pete Walker ou Donaldson-Peterson… Il faut faire preuve de lucidité et arrêter les querelles d’ego. Un constat réaliste amène des vraies mesures. La priorité est-elle de se rassurer sur son statut de soignant·e ou d’aider les personnes traumatisées ? Une autre personne a pris la parole pour prétexter qu’en France, on ne parlait pas de trauma mais de victimologie, qu’il s’agissait d’une « différence culturelle ». Quelle absurdité : beaucoup de victimes d’abus ne se savent pas victimes. Et quand on voit le discours dans les médias sur les victimes, ne serait-ce que durant la semaine même de la conférence (« une main aux fesses n’a jamais tué personne, c’est de la victimisation excessive« ), on peut se demander comment on peut affirmer une telle chose… Il faut être sacrément déconnecté de la réalité des personnes traumatisées. Certaines personnes font un travail excellent en utilisant le terme de victimologie (je pense au Dr Muriel Salmona), mais on ne peut pas se cacher derrière pour prétendre que la France n’est pas à la ramasse sur l’accompagnement des personnes traumatisées, en psychiatrie comme ailleurs. On a l’impression de demander la Lune quand on demande à être prévenu·e avant d’être touché·e lors d’un examen médical !

Une question portait sur l’usage de la Thérapie Cognitivo-Comportementale (TCC). En France, les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) pour le stress post-traumatique sont la TCC et l’EMDR. Besser Van Der Kolk a une position assez tranchée sur le sujet : la TCC a fait ses preuves pour traiter les phobies, mais son monopole dans le traitement du trauma résulte de malhonnêteté intellectuelle. Les études sur l’efficacité de la TCC auprès de personnes traumatisées ne sont pas si concluantes qu’on le prétend.

Enfin, Besser Van Der Kolk nous a encouragé, un autre pair-aidant et moi, à nous faire entendre (« Be vocal! »). On y compte bien !

Nota Bene : Le Corps n’oublie rien est un livre incontournable en termes de psychotraumatologie dont les qualités sont nombreuses ; cependant, je dois vous prévenir que l’auteur y montre parfois des biais racistes, impéralistes. Lorsque le vécu de vétérans sont abordés, cela peut être éprouvant à la lecture. Il s’agit surtout du tout début du livre. Soyez donc prévenu·e·s qu’il est possible que le premier chapitre soit difficile de ce point de vue-là, et n’hésitez pas à le sauter si nécessaire.

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