dessin par dcaius : un homme en fauteuil roulant à crête rouge qui fait une roue arrière, les mots "cripple punk" de part et d'autre

L’expérience handie, Pierre Dufour

L’expérience handie de Pierre Dufour est un livre publié en 2013 par les Presses Universitaires de Grenoble. Je voulais écrire un article dédié depuis un moment, car c’est une lecture qui a grandement alimenté mes réflexions sur le handicap.

Pierre Dufour est docteur en sociologie. C’est aussi un homme en fauteuil — cependant, il précise que « cette position n’exempte en rien d’une exigence de réflexivité » et « ne garantit aucun supplément de vérité ». Autrement dit, pas de sacralisation de la parole des personnes concernées pour Pierre Dufour ; selon lui, « seule la déconstruction du sens commun, la mise en œuvre de méthodes, associées à une perpétuelle inquiétude face à son propre regard, permettent l’approche de l’objectivité ». Je partage plus ou moins cet avis ; le fait d’être concerné par une oppression ne garantit certainement pas d’avoir raison dès que le sujet de ladite oppression est abordé, mais je pense que la revalorisation du savoir expérientiel en tant que tel est terriblement importante.

Quel regard portent les personnes handicapées sur leur corps ? Le handicap questionne les manières d’agir, de se mouvoir, que l’on a coutume de tenir pour ordinaires. Or comment construit-on sa virilité quand le corps ne correspond pas au standard, quand la force ou le muscle fait défaut ? Comment appréhende-t-on son expérience lorsque l’autonomie individuelle nécessite la coopération d’autrui ? À travers de nombreux entretiens avec des hommes « handis », Pierre Dufour, lui-même en fauteuil, explore le discours qui sous-tend la situation de handicap. Il analyse et dissèque le regard que l’on a sur soi, sur sa virilité, sur sa capacité à s’affranchir des standards et d’un vocabulaire issus d’un agencement du monde « valido-viril » lorsque son corps ne correspond pas à celui-ci. Croisant les thèmes du handicap et du genre, l’auteur interroge à la fois les pratiques d’hommes se déplaçant en fauteuil roulant et le stock social des discours sur la diversité corporelle. Nourri de nombreux exemples, ce livre offre une lecture originale, peu courante en France, dans la veine du courant anglo-saxon des Disability studies.

https://www.pug.fr/produit/1124/9782706121173/l-experience-handi

Comme beaucoup de livres de sociologie, j’ai trouvé qu’il fallait un petit temps pour se plonger dans L’expérience handie — comme s’il était nécessaire de se laisser apprivoiser par le langage de l’auteur, sa manière d’exprimer ses idées. Mais je vous invite, si vous êtes dérouté·e·s de prime abord, à ne pas vous décourager et persévérer dans votre lecture : le livre n’a rien d’hermétique, la précision du langage est nécessaire et ne tient pas du verbiage délibérément excluant.

L’expérience handie

Le livre résulte d’une enquête sociologique qualitative (entretien et observation participante) menée auprès d’hommes se déplaçant en fauteuil roulant. […]

Cinq chapitres articulent l’ensemble. Dans le premier chapitre, « Abattre ses cartes, exposition de la démarche » l’auteur expose le déroulement de l’enquête. Le deuxième chapitre, « Modèle social et récit de soi », porte sur le modèle social du handicap. Le troisième chapitre, « Des hommes aux prises avec l’agencement valido-viril », porte sur les hommes aux prises avec l’agencement du modèle valido-viril. Enfin, les deux derniers chapitres abordent « L’accueil de soi dans un monde valide » et « La diversité comme base créative : utopie ou urgence ? ».

https://www.pug.fr/review/767

Vous pouvez télécharger gratuitement un extrait de L’expérience handie ici.

Dans cet extrait, Pierre Dufour décrit ce qu’il appelle agencement valido-viril ainsi :

Un agencement valido-viril détermine les manières dont chacun appréhende le monde qui l’entoure. Les normes du geste individuel efficace, de la performance, du muscle, le parcourent de part en part. Nos façons de décrire autrui, de l’accueillir, de nous décrire et de nous accueillir nous-mêmes, dépendent de cet agencement. Or, ce dernier empêche d’accorder du crédit aux modalités d’action qui n’entrent pas dans son ordre. Ces dernières de bénéficient de visibilité qu’en tant que déficits. […] Tout enjoint à parler le langage valide. Les règles qui le jalonnent prescrivent aux personnes dont les spécificités s’écartent des normes de santé de rester à leur place de demandeuses, de bénéficiaires.

https://www.pug.fr/extract/2817

La lecture de L’expérience handie m’a permis de mettre davantage de mots sur mes expériences en tant que personne handie, bien que je ne sois pas un homme circulant en fauteuil. Je vous en recommande vivement la lecture !

J’aimerais énormément lire un livre de sociologie du handicap qui étudie l’intersection entre sexisme et validisme (si vous avez des recommandations, n’hésitez pas à m’en faire part !), car L’expérience handie se penche sur les vécus d’hommes handis en fauteuil, mais nul doute que les femmes handies en fauteuil ont des expériences spécifiques, et que celles-ci gagneraient à être explorées et visibilisées. La même remarque pourrait être faite sur l’expérience du racisme (et toute recommandation dans ce sens-là serait bienvenue aussi, j’ai beaucoup à apprendre !), entre autres.


Nota bene : j’ai fait l’illustration de cet article en m’inspirant d’une photo. Si vous souhaitez dessiner un fauteuil roulant, je vous recommande vivement de vous renseigner rigoureusement afin de ne pas faire d’erreurs basiques qui sauteraient immédiatement aux yeux d’un·e utilisateur·ice de fauteuil roulant. Calvin s’y connaît très bien et peut être sollicité à titre de consultant, n’hésitez pas à le contacter !

Quant aux termes « cripple punk« , il s’agit d’un mouvement par et pour les personnes handicapées. « Cripple » est un terme à la connotation péjorative qui a été réapproprié, que l’on pourrait traduire par « infirme ». Il s’agit de rejeter la pitié, l’inspiration porn et autres formes de validisme. Le cripple punk éjecte le mythe du « bon·ne handicapé·e » (good cripple), et se revendique pour les handi amer·e·s, les handi pas inspirant·e·s, les handi addicts, les handi qui n’ont pas « tout essayé ». Le droit à utiliser des aides à la mobilité sans honte, à les considérer comme partie intégrante de soi et de son idendité, est également mis en avant. Le cripple punk combat le validisme intériorisé et soutient pleinement celleux qui se débattent avec.

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