Les avertissements de contenu

Pourquoi des avertissements de contenu ?

J’avais évoqué les avertissements de contenu dans un précédent article de recommandations de choses à faire et à ne pas faire avec une personne ayant un stress post-traumatique :

[…] Il est recommandé de demander plutôt quels aménagements peuvent être faits pour éviter de déclencher des symptômes chez la personne. Cela peut être fait par exemple comme cela : « Est-ce qu’il y a un sujet qu’il vaut mieux que j’évite parce que ça peut être triggering pour toi ? », « As-tu besoin d’avertissements de contenu sur certains sujets ? »

Vous avez peut-être rencontré les termes « trigger warning », « content warning » ou leurs abbréviations « TW », « CW ». Personnellement je les utilise peu en français car je considère que l’usage de mots anglais peu connus dans un contexte francophone alors que l’on dispose d’alternatives francophones peut prêter à confusion et se révéler excluant. Je regrette que le concept se soit diffusé principalement avec ces termes anglophones car il me semble que cela contribue aussi à l’impression qu’ont certaines personnes qu’utiliser des avertissements de contenu est compliqué et forcément réservé à certains milieux.

Quant au terme triggering, j’ai récemment décidé d’utiliser autant que possible « réactivant » ou « redéclencheur » à la place, pour les mêmes raisons, et aussi car le terme trigger et ses dérivés ont été détournés, notamment par des blagues et insultes trivialisant le sens initial (comme, hélas, la plupart du champ lexical lié à la folie : « schizo », « bipolaire », « maniaque », etc). Gwenn SEA a écrit un excellent article à ce sujet, que je vous recommande vivement : « Alors, tu es triggered ?« .

Je cite :

Alors n’importe quoi peut être déclencheur ? Oui, n’importe quoi. D’où l’intérêt de noter les sujets abordés dans un contenu que l’on publie. Une pratique déjà courante que ce soit dans les bibliothèques, pour faciliter le classement, ou sur les réseaux sociaux et les blogs, avec les tag (#), pour faciliter la recherche et l’archivage.

Rien de très nouveau alors ? Quand des militants ont commencé à défendre l’intérêt des TW et CW pour l’accessibilité (c’est à dire accessibilité aux personnes malades/handicapées), des réactions très vives et épidermiques ont fait surface. Certains parlaient de censures, d’autres se plaignaient qu’en procédant de la sorte on dorlote trop les gens et qu’on les coupe des dures réalités du monde extérieur. Taguer ses textes et classer les médias par sujet ne dérangeait personne, et était même très apprécié, quand soudain des malades mentaux⋅ales on expliqué que c’était particulièrement important pour elleux. Et là, catastrophe, il fallait absolument faire barrage ! Aider les malades mentaux⋅ales ? Et puis quoi encore !

Comme le souligne Gwenn, les tags sont en soi un avertissement de contenu, et les avertissements de contenu sont un enjeu d’accessibilité.

Car quand on nous dit « Si vous ne supportez pas de lire/entendre ceci, vous êtes bien trop sensibles, vous n’avez plus qu’à vous couper du monde ! », cela rappelle curieusement « Vous êtes en danger dehors parce que l’environnement n’est pas accessible ? Mais qu’est-ce que vous faisiez dehors si vous avez besoin d’aide médicale cruciale ? Vous devriez être en institution là où on peut vous surveiller soigner ». C’est, ni plus ni moins, du validisme.

Cela me choque particulièrement de voir des personnes militantes cracher sur les avertissements de contenu. Si vous souhaitez rendre le monde meilleur et plus juste, commencez par inclure les personnes vulnérabilisées dans vos luttes ! Les avertissements de contenu ne sont pas un caprice ni une lubie. C’est une nécessité pour un grand nombre d’entre nous.

Comment utiliser les avertissements de contenu ?

  • Article de blog : préfacer l’article avec un simple « Avertissement de contenu : mots-clés » (comme je l’ai fait par exemple pour l’article Eugénisme)
  • Tweet : préfacer le tweet avec le mot-clé entre parenthèses ; cela a la double fonction d’avertir la personne qui va lire le tweet, et de permettre à qui le souhaite de masquer les mots-clés réactivants. (exemple ci-dessous) NB : ajouter « TW CW » devant les mots-clés est courant, mais tout à fait facultatif
Exemple d’un tweet avec avertissement de contenu
  • Vidéo : commencer la vidéo en disant « Avertissement de contenu, cette vidéo va traiter les sujets de … » ou préfacer la vidéo avec un écran texte avec « Avertissement de contenu : mots-clés » NB : si les mots-clés sont inclus dans le titre, cela constitue bien sûr un avertissement de contenu en soi !

Bien entendu, ce n’est pas une liste exhaustive. Et très souvent, donner un avertissement de contenu ce sera simplement « Est-ce que je peux t’envoyer une photo de ceci ? » par exemple : le consentement est clé.

Dans une conversation de groupe où il serait compliqué logistiquement d’avoir l’aval de chaque personne avant d’envoyer une photo, certaines plateformes ont une fonction « spoiler » qui permet de dissimuler du contenu jusqu’à ce que la personne choisisse de cliquer dessus : c’est par exemple le cas de Discord, et c’est très pratique.

Qu’est-ce qui nécessite un avertissement de contenu ?

Il y a les plus évidents : viol, meurtre, génocide, torture, violences conjugales, maltraitances parentales…

J’y ajouterais les phobies les plus courantes (reptiles, araignées, insectes…) ainsi que les mentions de nourriture.

J’avertis également quand le sujet est le sexisme, le racisme, le validisme, et autres discriminations, afin de permettre aux personnes qui le vivent quotidiennement d’éviter un élément réactivant dans des moments déjà très difficiles, surtout lorsque cela est combiné à un autre élément sensible (ex : infanticide validiste, féminicide, esclavage…)

Pour le reste, l’idéal est de demander à votre audience si un élément précis et « inhabituel » nécessiterait un avertissement.

Bien entendu, tout ceci dépend aussi du contexte, du mode de diffusion de votre contenu, etc. Vous ne pouvez pas forcément répondre aux besoins de chacun·e en tout temps, bien sûr — mais s’il vous plaît, ne vous réfugiez pas derrière cette affirmation pour éviter tout réflexion sur l’accessibilité.

« C’est trop compliqué, j’y arriverai jamais ! »

C’est bien moins difficile qu’il n’y paraît. On prend vite l’habitude. C’est un petit effort qui peut vraiment faire toute la différence en termes d’accessibilité pour un grand nombre de personnes. Si cela ne vous convainc pas d’au moins essayer, je ne sais pas quoi vous dire… Notez que je parle ici surtout de contenus publics susceptibles d’être relayés à grande échelle. Si vous ne mettez pas d’avertissements de contenus sur votre petit compte Twitter privé où cela ne dérange aucun·e de vos followers, je n’y vois évidemment aucun inconvénient. Mon but n’est pas d’imposer une norme mais de banaliser une mesure d’accessibilité basique.

« Les avertissements de contenu ne m’aident pas, moi, je ne vois pas l’intérêt »

C’est dommage, et je compatis sincèrement. En revanche cela n’est aucunement une excuse pour dénigrer cet outil. Si je vois encore une personne handicapée râler « Les trigger warnings c’est nul et de toute façon ça marche pas sur moi », je vais vraiment m’énerver. On ne vous demande pas de comprendre empiriquement l’intérêt de cet outil, on vous demande de respecter ce besoin chez d’autres personnes handicapées. Ce n’est pas un outil parfait qui convient à tout le monde, j’en conviens, mais les avertissements de contenu ont tout de même le mérite de rendre beaucoup plus vivable différentes situations pour un grand nombre d’entre nous. Ne minimisez pas cela.

Étiquette autour des avertissements de contenu

Je précise cela car j’ai pu voir des conflits émerger de ce fait : je vous encourage à faire attention au contexte lorsque vous demandez des avertissements de contenu.

Par exemple, on conviendra qu’interpeller une personne qui vient tout juste de témoigner par écrit de violences subies avec « T’aurais pu mettre un avertissement », c’est déplacé. C’est tout à fait légitime de demander des avertissements de contenu, mais choisissez votre moment. Il est possible que la personne qui témoigne soit harcelée pour avoir partagé son témoignage, ou soit tout simplement fragilisée par le fait d’en avoir parlé publiquement, et votre message risquera de mal tomber et de la faire culpabiliser terriblement dans un moment déjà compliqué. Il est sans doute préférable dans la plupart des cas d’attendre un peu avant de contacter la personne à ce sujet, et de le faire en privé.

Bien entendu, on ne demande pas d’avertissements de contenu déshumanisants. Non, les personnes trans ne vont pas mettre d’avertissements de contenu pour leurs cicatrices de mammectomie, les personnes défigurées ne vont pas mettre d’avertissement pour leur visage, etc. Faites preuve de bon sens et de bienveillance, surtout lorsqu’il s’agit d’un contenu public qui ne vous est pas directement adressé et qu’il vous est possible d’éviter par vos propres moyens (par exemple, si c’est sur Twitter, vous pouvez masquer ou bloquer le compte de la personne pour ne plus voir ses tweets).

J’espère que la lecture de cet article vous aura été utile pour appréhender les avertissements de contenu ! Vos retours encourageants et critiques constructives sont les bienvenues.

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