Mains sages

Le texte Quiet Hands de Julia Bascom a été publié pour la première fois en 2011 sur son blog. Il figure aussi dans l’excellente anthologie anglophone Loud Hands, Autistic People Speaking. Si vous lisez l’anglais, je vous recommande également l’article du même nom sur le Autism Wiki.

Un grand merci à Florepic qui a réalisé cette traduction avec l’aide et les relectures de quelques autres personnes.

Cet article est disponible au format PDF ici.


Avertissement de contenu : validisme, abus

Expliquer ma réaction à ceci :
image animée d'un passage de la série Glee où un homme saisit les mains de sa compagne qui les agite nerveusement, pour la faire cesser son mouvement

signifie que je dois expliquer mon histoire avec ceci :
les mots Quiet Hands surmontés d'un dessin de deux mains immobiles

 

1.
Quand j’étais petite, ils m’ont plaqué les mains dans de la colle poisseuse pendant que je pleurais.

2.
Je suis beaucoup plus grande qu’eux, maintenant. En descendant un couloir vers la salle de réunion, ma main vole toucher le mur que je longe pour en sentir la texture.
« Mains sages, » je murmure.
Ma main retombe à mon côté.

3.
Quand j’avais six ans, des gens bien plus grand que moi avec des grosses voix résonnantes ont plaqué mes mains sur des textures qui me faisaient plus mal que mon poignet cassé, pendant que je pleurais, que je suppliais et que je hurlais.

4.
Dans une classe d’enfants en déficit langagier, l’expression la plus courante est une métaphore.
« Mains sages ! »
Un.e élève pousse une feuille de papier, agite les mains, presse ses doigts contre ses paumes, tapote un crayon, frotte ses cheveux avec les paumes. C’est silencieux, jusqu’à :
« Mains sages ! »
Je n’ai pas encore rencontré d’élève qui ne savait pas instinctivement reculer et mettre ses mains sur ses genoux à cet ordre. Grâce à l’analyse appliquée du comportement (ABA), chaque élève apprend cette expression à l’école maternelle au plus tard, on lui tape sur les mains et on les lui tient sur la table ou plaquées à ses côtés jusqu’à ce qu’iel apprenne à se contenir à ces mots.

5.
Quand j’étais petite, j’étais autiste. Et quand on est autiste, ce n’est pas de la maltraitance. C’est une thérapie.

6.
Les mains sont sages par définition, elle ne peuvent pas parler, et la moitié de ces élèves non plus…
(Le comportement, c’est de la communication.)
(Ne pas pouvoir parler, ce n’est pas n’avoir rien à dire.)
Les choses, lentement, commencent à prendre sens.

7.
Roger a besoin d’une chaise spéciale pour l’aider à se tenir assis. Elle a été amenée dans la classe équipée de sangles pour attacher ses mains.
Nous avons jeté les sangles. Son ancienne école les utilisait.
Il avait sept ans.

8.
Terra peut lire mes flaps de mains mieux que mon visage. « Tu en as un pour chaque moment, » dit-elle, et je voudrais que tout le monde puisse regarder mes mains et voir j’ai besoin que tu ralentisses ou c’est formidable ou s’il-te-plaît je peux toucher ou j’ai tellement faim que j’ai l’impression que mon cerveau essaie de s’auto-ingérer.
Mais si iels regardent mes mains, je ne suis pas en sécurité.
« Iels regardent tes mains, » dit ma sœur, « et tu pourrais aussi bien être en train de leur faire un doigt d’honneur alors que tout ce que tu dis, c’est ce menu est sympa. »

9.
Quand nous étions au lycée, un flap accidentel déclenchait des crises d’angoisse à mes autres amis autistes.

10.
On m’a dit que j’avais une fixation sur les mains. Mes mains sont une des seules parties de mon corps qui me soient généralement familières, que je peux sentir, parfois contrôler. Elles me fascinent. Je pourrais les étudier pendant des heures. Elles sont belles d’une manière qui me fait comprendre ce qu’est la beauté.
Mes mains savent des choses que le reste de moi ne sait pas. Elle tapent des mots, des phrases, des histoires, des mots que je ne savais pas que je pensais. Elles se souviennent de mots de passe et de séquences dont je ne me rappelle même pas avoir eu besoin. Elles n’ont même pas toujours besoin d’un clavier pour ça.
Mes mains sont une boucle de rétroaction automatique, elles touchent et elles sentent en même temps. Je crois que je comprends le monde entier quand je frotte mes doigts les uns contre les autres.
Quand on m’amène dans un nouvel endroit, mes doigts tapent sur les murs et les tables et les chaises et les comptoirs. Ils effleurent le papier et me font rire, ils se pressent les uns contre les autres et me rappellent que je suis réelle, ils tambourinent et produisent des sons pour me rappeler les rapports de cause à effet. Mes doigts cartographient le monde et le rendent réel.
Mes mains sont plus que ce que je suis.

11.
Mais je dois avoir les mains sages.

12.
Je sais, je sais.
Quelqu’un qui ne parle pas n’a pas besoin d’être écouté.
Je sais
Le comportement n’est pas communicatif. C’est quelque chose qui doit être contrôlé.
Je sais.
Battre des mains ne vous apporte rien, donc ça ne m’apporte rien.
Je sais.
Je peux le contrôler.
Je sais.
Si seulement je pouvais le réprimer, vous n’auriez pas à faire ça.
Je sais.
Iels enseignent vraiment, dans l’analyse appliquée du comportement, dans la formation des enseignants spécialisés, que la chose la plus importante, la plus basique, la plus fondamentale, c’est de contrôler le comportement. L’éducation d’un enfant ne peut pas commencer tant qu’iel n’est pas « prêt·e pour le bureau ».
Je sais.
Je dois faire taire ma manière la plus fiable de récolter, traiter et exprimer des informations, je dois faire plus d’efforts pour me contrôler et m’étouffer et me réduire et m’enlever seconde après seconde que vous ne pourrez jamais concevoir, mes mains doivent être sages, parce que jusqu’à ce que je fasse 97% du trajet vers vers vous, vous ne voyez même pas que vous pouvez avancer de 3% vers moi.
Je sais.
Mes mains doivent être sages.
Je sais. Je sais.

13.
Il y a un petit garçon au supermarché qui se balance sur ses talons et qui flappe avec excitation en face d’une vitrine. Sa mère siffle « Mains sages! » et regarde autour d’elle, embarrassée.
J’accroche son regard, et je ne peux pas le faire pour moi-même, mais mes mains s’agitent à mes côtés quand il me regarde.
(Le flap est le nouveau check terroriste.)

14.
Laissez-moi être putain de claire : si vous saisissez mes mains, si vous saisissez les mains d’une personne à handicap développemental, si vous enseignez les « mains sages », si vous travaillez à éliminer les « symptômes autistes » ou les « comportements d’auto-stimulation », si vous nous enlevez notre voix, si vous…
si vous…
si vous…
image animée d'un passage de la série Glee où un homme saisit les mains de sa compagne qui les agite nerveusement, pour la faire cesser son mouvement

15.
Alors je…
Je…
.


Note de traduction : Nous avons longuement hésité sur la traduction de « quiet hands », pour finalement décider d’utiliser « mains sages ». Quiet peut se traduire par « calmes », « silencieuses », « tranquilles », « discrètes ». Dans ce contexte, « sages » nous a semblé le plus approprié.

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