photographie d'Emily Jamar dans son fauteuil en noir et blanc

Radicale, par Emily Jamar

Emily Jamar a gracieusement accepté que son article soit traduit et publié ici. J’ai fait de mon mieux avec la traduction (avec l’aide précieuse de MarieGab), mais si vous lisez l’anglais de manière confortable, je vous recommande le texte original !

« Il m’a fallu des années pour vomir toutes les saletés qu’on m’avait enseignées à mon sujet, et que j’avais crues à moitié, avant que je puisse marcher sur cette Terre comme si j’avais le droit d’être ici. » — James Baldwin

Je ne me suis jamais pensée comme radicale avant que je commence à poser mes limites lorsque les gens se comportaient de manière validiste envers moi.

Depuis mon plus jeune âge, j’avais ce ressenti très fort que nous devrions tou·te·s nous traiter avec respect et gentillesse. C’est quelque chose que je croyais profondément en mon for intérieur, avant même d’avoir des mots pour cela. J’admets cependant que personne ne m’a vraiment appris ce qu’était le respect. J’étais sensée respecter mes aîné·e·s, l’autorité, les règles, et tout le monde autour de moi, mais personne ne m’a dit comment je devrais être respectée.

Je me suis souvent retrouvée dans des conflits tout au long de ma vie, et cela a toujours été complètement déconcertant. Bien que j’aie été autrefois une personne impulsive, confrontationnelle, au tempérament de feu (et parfois je le suis toujours), les causes de ces conflits n’avaient rien de subjectif à mes yeux. Quelqu’un allait me dire quelque chose de totalement paternaliste, et les gens autour de moi, au lieu de me soutenir, me disaient quelque chose du genre de « il voulait bien faire ». Quand je leur disais que je trouvais pas que ce soit le cas, on me disait que ma réaction était excessive.

Ces conflits se sont étendus à la communauté handicapée. Si nous sommes ami·e·s, vous m’avez probablement entendue dire que la plupart des autres personnes handicapées me détestent. Cela est dû à une multitude de facteurs, et je pourrais écrire tout un article juste à ce sujet. Pour prendre un exemple récent, j’ai partagé dans un groupe de soutien handi un commentaire bête que j’avais reçu de la part d’un homme. « Super fauteuil ! » s’était-il exclamé. « Dégueu », j’avais répondu, parce que je ne trouve pas que ce soit un compliment. Soudain, des centaines de personnes handicapées m’ont dit que j’étais un monstre d’avoir répondu méchamment à un homme qui « disait ça gentiment ». Iels ont été jusqu’à me dire que j’avais repoussé un partenaire potentiel et que je donnais une mauvaise image de toutes les personnes handicapées, parce que j’avais choisi de me respecter moi-même même dans les plus petits actes. Le besoin de plaire aux personnes valides aux dépens du respect de soi est un validisme internalisé très répandu et profondément ancré.

Une microagression telle qu’un commentaire irréfléchi ne pèse peut-être pas si lourd que ça, mais la même idée s’applique à des actes bien plus graves. Sans rentrer dans les détails, j’ai été abusée durant toute mon enfance par un parent. De manière similaire, j’ai été gravement abusée dans une relation romantique récente. Cette année, je me suis retirée entièrement de ces situations, et j’ai débarrassé ma vie de bien d’autres personnes toxiques. J’ai pris ma propre défense de manières dont je ne me serais jamais crue capable, et j’ai reçu les mêmes réactions — ainsi que de la rage pure — même dans les circonstances les plus audacieuses. Même dans des situations d’abus. Je ne crois pas que l’attitude de « ça venait d’une bonne intention », le favoritisme systématique envers les personnes valides, ou les réactions outrées lorsque je pose mes limites soit dûs à la sévérité de mon crime, mais plutôt à la manière dont je suis vue en tant que personne.

Le fait de vivre avec un handicap implique d’être tout le temps confrontée à des dynamiques de pouvoirs, car la grande majorité des gens ont plus de force physique que moi. Cependant, ce n’est pas cette force la menace, mais le pouvoir sur moi que cela représente en permanence pour elleux. Historiquement, les personnes handicapées ont toujours été l’une des populations les plus isolées. Même au 21ème siècle, les gens sont toujours habitués à nous voir en dehors de la société, et il leur est difficile d’imaginer que nous pouvons réussir aussi bien qu’eux, dans une société capitaliste où l’on juge de votre valeur d’après votre productivité, et dans laquelle nous sommes perçus comme improductif·ves. Le validisme et si profondément enraciné que le seul fait que je soit handicapée met beaucoup de gens très mal à l’aise.

On me dit toujours aujourd’hui que je réagis de manière excessive, mais plus les années passent, plus je comprends que c’est du gaslighting de premier ordre. Il est tout à fait légitime que je ne tolère pas des commentaires paternalistes, des questions que je n’ai pas demandées et qui sont inappropriées, ou quoique ce soit que vous ne diriez tout simplement pas à quelqu’un d’autre. La sensation étrange dans mon estomac, source de confusion, n’est pas là sans raison, mais on m’a répété encore et encore que j’exagérais. On m’a dit que je ne devais pas protester, que je ne méritais pas d’avoir des limites. J’ai doublement ce problème, étant une personne handicapée et aussi une femme. Au final, prioriser le confort des personnes valides plutôt que de faire confiance à mon instinct a provoqué beaucoup de dégâts à mon esprit, et honnêtement, beaucoup d’abus. Je crois que même pour les plus petites microagressions, ça ne vaut pas le coup de se résigner. Je crois qu’elles en disent long sur la manière dont on me perçoit, et je pense que ces perceptions sont dangereuses.

Je me respecte beaucoup ces jours-ci, bien que cela ait pris de longues années et beaucoup de thérapie pour y arriver. Aucune forme de validisme, même la plus petite, ne m’est tolérable. Aucune forme d’irrespect ne m’est tolérable, malgré ce que la société, ce que mes pairs et ce que le système m’ont répété toute ma vie. J’apprends aujourd’hui que cela est radical en soi.


Rappel que vous pouvez lire ce texte dans sa version originale en anglais, ainsi que d’autres textes d’Emily Jamar, sur son blog : https://emilyjamar.com/blog/

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